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Bien qu’étant entouré à Washington de conseillers maîtrisant parfaitement les dossiers moyen-orientaux, Donald Trump risque de se trouver confronté, au cours de son voyage ce week-end, aux coulisses de la politique régionale.

Ce que Donald Trump risque d’apprendre sur le terrain lors de son voyage au Moyen-Orient

Roland Lombardi consultant indépendant et analyste chez JFC-Conseil.

Donald Trump a entamé ce week-end une tournée diplomatique au Moyen-Orient, devant le conduire à Riyad (Arabie saoudite) et en Israël. A quelles réalités du terrain pourrait-il être confronté à cette occasion ?

Roland Lombardi : Ce week-end en effet, Donald Trump commence une tournée internationale de 8 jours, la première depuis sa prise de fonction, qui doit le conduire en Arabie saoudite, en Israël et en Palestine, puis en Europe.

Ce périple officiel aura d’abord le mérite de faire quelque peu oublier ses déboires politiques avec l’ « Etat profond » américain. Mais ce déplacement est toutefois lourd de symbole pour la nouvelle administration américaine et il très intéressant à observer.

 De fait, les Etats-Unis reprennent non pas la main au Moyen-Orient mais depuis ces derniers mois, ils démontrent clairement qu’ils reviennent dans le jeu et qu’il faut dorénavant compter avec eux.

Pour autant, Donald Trump ne connaît pas les réalités du terrain que vous évoquez. De toute évidence, je ne pense pas que le nouveau locataire de la Maison Blanche soit véritablement confronté, lors de son séjour, à ces mêmes réalités puisque pour des raisons évidentes de sécurité, ses déplacements obéiront à un protocole diplomatique et sécuritaire strict. Trump ne connaît ni de près ni de loin le Moyen-Orient.  La plupart des observateurs français (tous ceux qui avaient d’ailleurs prédit la victoire d’Hillary Clinton…) n’espèrent qu’une gaffe ou un mot de travers de sa part, ce qui aurait bien évidemment de tristes conséquences dans la région du « Verbe ». Or, en dépit du « Trump bashing » ambiant de nos médias, il ne faut pas le sous-estimer. Il ne faut surtout pas sous-estimer son entourage et ceux qui le guident sur ces questions. Je rappelle que ses conseillers les plus discrets sont le libanais Whalid Phares, le général Petraeus et Henry Kissinger. De plus, son conseiller à la sécurité nationale, le général  H.R. McMaster, et son Secrétaire à la Défense, le général James Mattis, sont des militaires d’expérience respectés, ayant servi en Irak et en Afghanistan, et surtout, sont considérés comme de véritables intellectuel-soldats qui connaissent parfaitement la région. Enfin, le Secrétaire d’Etat, Rex Tillerson (l’ancien PDG d’ExxonMobile), est lui aussi un fin connaisseur des arcanes moyen-orientales,  grâce notamment à son passé dans le monde du pétrole.

 Quant à Jared Kushner (gendre et conseiller spécial du président), David Friedman (ambassadeur américain en Israël) et Jason Greenblatt (représentant spécial pour les négociations internationales, chargé notamment de gérer les relations entre Israël et l’Autorité palestinienne), ce sont des experts de la politique israélienne et qui plus est, des proches de Benyamin Netanyahou. Ils auront alors d’autant plus de poids pour lui faire accepter d’éventuels compromis…

Au final, il ne faut pas perdre de vue que les Etats-Unis ont toujours pour objectif de se tourner vers l’Asie, et pour cela, un retour à la paix, ou du moins à la stabilité, au Moyen-Orient est indispensable.

Enfin, outre le fait, encore une fois, d’occulter les problèmes et les scandales internes, imaginez quel prestige international, et surtout, quelle gloire personnelle, tirerait le « matamore » Trump s’il venait à réussir là où tous ses prédécesseurs ont lamentablement échoué.

Quels enjeux, à la fois pour les Israéliens, mais également pour le monde arabe, ce voyage revêt-il ?

Tout d’abord, n’oublions pas que la visite de Donald Trump au Moyen-Orient fait suite à celle du Secrétaire à la Défense, James Mattis, qui a déjà eu lieu fin avril en Arabie saoudite, en Israël, en Egypte, au Qatar et à Djibouti.

Par ailleurs, Donald Trump a déjà reçu à Washington le roi de Jordanie, le Premier ministre israélien, le président Sissi, Mahmoud Abbas et enfin le président turc. Ce qui prouve, une nouvelle fois, l’intérêt certain de la nouvelle administration pour la région.

Bien entendu, avec la visite du président américain, il s’agit donc d’abord de rétablir et de consolider la confiance et de bonnes relations avec notamment l’Arabie saoudite et Israël qui ont mal vécu l’ère Obama. Clairement, le nouveau locataire de la Maison Blanche semble vouloir bousculer le statu quo qui a prévalu dans la zone depuis trop longtemps.

Du côté saoudien, Riyad peut se réjouir que la première étape de ce déplacement se fasse sur son sol. Il semble déjà loin le temps où le candidat Trump critiquait le royaume, puisqu’il le considérait alors, à l’instar des Frères musulmans, comme l’un des promoteurs de l’islam radical. A présent, l’heure est visiblement à la réconciliation. De plus en plus isolée et déconsidérée dans le monde arabe, la monarchie bédouine est en position de grande faiblesse. Mais elle peut appréhender comme une bouffée d’air frais ce « retour » en bonne grâce auprès de son protecteur historique. Ainsi, les Etats-Unis pourront conclure de nouveaux accords militaires (on évoque le chiffre de 100 milliards de dollars, ce qui en ferait le plus gros contrat jamais signé par Washington et qui aura assurément aussi, des conséquences sur la si chère diplomatie économique du Quai d’Orsay…) et forcer les Saoudiens à combattre enfin et réellement, et de manière beaucoup plus sincère, le jihadisme et « les idéologies radicales » (dixit McMaster). D’ailleurs, Donald Trump doit prononcer, ce dimanche, lors d’un sommet organisé à Riyad, devant les dirigeants de plus de cinquante pays musulmans, un discours dans ce sens et qui, tout en mettant en sourdine la question des Droits de l’homme, peut se révéler être véritablement révolutionnaire par rapport aux paradigmes de la politique américaine au Moyen-Orient jusqu’ici. Pareillement, l’idée évoquée d’un « Otan arabe » aurait notamment moins vocation à faire rempart à l’Iran qu’à lutter contre le terrorisme islamiste.

Quant à Israël, deuxième étape de Donald Trump dans la région (avant une nouvelle rencontre avec Abbas à Bethléem), ses dirigeants savent très bien que le président américain rappellera le soutien indéfectible des Etats-Unis à l’Etat hébreu. Néanmoins, les Israéliens, qui avaient pourtant salué avec espoir la victoire du candidat républicain, ont peut-être été les premiers (avec les Russes) à apprendre à se méfier du personnage. Certes, Trump est un farouche supporter d’Israël. Toutefois, sa politique dans la région sera beaucoup plus équilibrée que prévue. En témoigne, au grand dam de la droite israélienne, l’accueil chaleureux réservé à Mahmoud Abbas, début mai, à Washington. Par ailleurs, le président américain est beaucoup plus silencieux quant au fameux transfert de l’ambassade américaine de Tel Aviv à Jérusalem. Notons au passage qu’en reprenant cette vieille promesse de tous les candidats républicains à la présidence américaine, Trump s’est alors doté d’un formidable levier diplomatique dans les négociations actuelles sur le futur processus de paix : en échange, il pouvait ainsi demander beaucoup plus de concessions aux Israéliens, alors que les Palestiniens, quant à eux, étaient dorénavant prêts à tout accepter plutôt que de voir Jérusalem reconnue officiellement par Washington comme la capitale de l’Etat hébreu …

Enfin, Israéliens et Saoudiens savent pertinemment, et sans se l’avouer, que, malgré les déclarations hostiles au sujet de l’Iran du président Trump, celui-ci ne pourra pas (ni ne le voudra réellement) tenir ses engagements, notamment sur une éventuelle abrogation de l’accord sur le nucléaire iranien signé en juillet 2015. D’abord, car il s’agit d’un accord multilatéral et les Etats-Unis ne peuvent pas l’annuler au nom de la Russie, de la Chine, et de l’UE. Ensuite, si le rapprochement entre Moscou et Washington devient effectif, les Russes seraient de parfaits médiateurs sur ce dossier sensible. En définitive, l’Iran, nation plurimillénaire et Etat phare du chiisme est (re)devenu incontournable dans la région… et également, un immense marché très convoité par les grandes firmes américaines…

Comme le dit un dicton arabe : « Il est dangereux d’être l’ennemi de l’Amérique, mais il est encore plus dangereux d’être son ami ! »

Finalement, il ne faut pas se voiler la face : les Etats-Unis demeurent encore et toujours LA seule superpuissance planétaire, à la fois sur le plan culturel, technologique, financier, économique (le taux de croissance est le plus élevé de tous les Etats occidentaux) et par-dessus tout stratégique et militaire (son budget est égal aux dépenses de défense des sept pays qui le suivent). Donc, de ce fait, les Etats-Unis seront toujours respectés et surtout, écoutés. Ils restent le centre et le leader du monde occidental libéral et le seul acteur à pouvoir imposer quoique ce soit au Moyen-Orient.

Le décret de Donald Trump sur l’immigration, qualifié de « Muslim Ban », ou bien encore la révélation d’informations sensibles sur l’EI à la Russie fournies par Israël, risquent-ils de compliquer les objectifs de la visite ? Depuis l’élection de Donald Trump, comment l’avis des Israéliens et des Arabes a-t-il évolué à l’égard du président américain ?

Le « Muslim Ban » a été la mesure phare du début de l’administration Trump. Le décret initial anti-immigration a été signé par le nouveau président américain le 30 janvier 2017 et il interdisait aux réfugiés et aux ressortissants de sept pays musulmans d’entrer sur le sol américain.

 Il s’agissait alors de l’Iran, l’Irak, la Syrie, la Libye, le Soudan, la Somalie et le Yémen.

Toutefois, face au tollé qu’il a suscité et surtout à diverses pressions, Donald Trump a été obligé de revoir sa copie. De nombreux ajustements ont alors été apportés au texte. Principalement deux. D’abord, l’Irak a été retiré de cette liste noire. En effet, le gouvernement irakien, mais surtout le Pentagone et le département d’Etat, ont réussi à convaincre le président américain à infléchir ses positions. Car ils craignaient, à juste titre, que mentionner l’Irak dans cette liste pénaliserait la coopération militaire entre les deux pays, engagés ensemble dans la lutte contre Daech. De plus, de nombreux élus, et surtout des officiers américains, avaient fait part de leur stupéfaction après l’arrestation d’Irakiens ayant travaillé pour les forces armées étasuniennes, notamment en tant qu’interprètes, lors de leur arrivée sur le sol des Etats-Unis, dans la foulée de l’adoption de la première mouture du décret.

Ensuite, la seconde révision importante concernait les détenteurs d’une carte verte de résident permanent ou d’un visa, ainsi que les binationaux, qui ont été finalement épargnés dans la nouvelle version du texte.

 Bien sûr, ce décret a beaucoup déçu dans le monde arabo-musulman. Mais pas comme ont pu le croire nos belles âmes européennes. En effet, c’est surtout l’absence du royaume saoudien (largement discrédité dans la région actuellement) sur cette fameuse liste qui a le plus choqué. Plusieurs amis musulmans m’ont interpellé de la sorte : « Trump a le droit de ne pas vouloir de réfugiés chez lui et d’établir une liste de pays à risques, mais pourquoi alors ne pas mentionner aussi l’Arabie saoudite, qui est le plus grand bailleur de fonds du terrorisme islamiste ? ». Effectivement, il est toujours bon de rappeler que lors de la plus grande attaque terroriste que les Etats-Unis aient connue, le 11 septembre 2001, quinze des 19 pirates de l’air étaient de nationalité saoudienne…

Quant aux rumeurs accusant le président américain d’avoir transmis aux Russes des informations classifiées en provenance des services israéliens, elles ont de quoi refroidir une nouvelle fois l’Etat hébreu. D’abord, car la sécurité de ses espions serait compromise. Ensuite, car la fiabilité du président américain serait grandement remise en cause. Toutefois, à mon sens, il n’y a pas lieu de s’affoler : pour l’heure, aucune preuve tangible n’a été apportée sur la véracité de cet épisode.

Donald Trump n’a rien de conventionnel. Candidat, il avait d’ailleurs promis qu’en politique étrangère, il serait « imprévisible ». C’est bien l’une de ses promesses de campagne qu’il a au moins tenue depuis son arrivée à la Maison Blanche. Et c’est ce point précis qui inquiète tant. Mais, comme je l’ai déjà écrit, en relations internationales, c’est un immense avantage : vos interlocuteurs, même les plus coriaces – et Dieu sait s’ils le sont dans cette partie du monde – craignent vos réactions. Ils sont alors paralysés et donc plus enclins aux concessions.

http://www.atlantico.fr/

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