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François Bayrou s'est montré particulièrement habile pour obtenir ses investitures En Marche.

François Bayrou s’est montré particulièrement habile pour obtenir ses investitures En Marche. – SIPA
François Bayrou a obtenu 74 investitures En Marche pour ses troupes du MoDem. Un tour de force réussi au prix de quelques petits arrangements, décriés localement par des militants pro-Macron désabusés.

Au téléphone, le député européen Jean Arthuis n’en revient toujours pas : « Ça devait être Valérie Hayer la candidate, c’était acté, elle avait reçu le feu vert de la commission d’investiture d’En Marche. Et puis François Bayrou a piqué sa colère, il a exigé de préempter la circonscription car il n’en avait pas obtenu assez dans un premier temps« . L’histoire qui met l’eurodéputé en colère symbolise la petite cuisine politicienne qui entoure parfois la sélection des candidats aux élections législatives. Elle offre aussi, en particulier, un exemple cocasse de la tambouille à laquelle s’est livrée le MoDem pour obtenir cette année ses 74 investitures de La République en marche (LREM).

Tout commence le mercredi 17 mai en fin d’après-midi, lorsque La République en marche dégaine une première salve de candidats. Dans la deuxième circonscription de la Mayenne, une certaine Géraldine Bayer est désignée comme porte-drapeau d’Emmanuel Macron. Problème : personne ne porte ce nom dans le coin. En réalité, cet alias est le mélange, improbable, des patronymes de deux candidates à l’investiture : Valérie Hayer, conseillère départementale et collaboratrice du centriste (mais pas MoDem) Jean Arthuis, dont le nom est apparu furtivement sur le site l’avant-veille, avant de disparaître, et Géraldine Bannier, la maire MoDem du petit village de Courbeveille, persuadée elle aussi d’être désignée.

Coup de sang efficace de Bayrou

Après quelques heures de flottement, des appels dans le vide aux états-majors des partis concernés et de multiples rafraîchissements de la page web par les intéressées, le verdict tombe : c’est le nom de l’édile MoDem, soutenue par François Bayrou, qui s’affiche définitivement. Cruel pour sa concurrente. Près d’une semaine plus tard, l’eurodéputé Jean Arthuis affiche toujours la même consternation : « Après le coup de sang de Bayrou, la commission d’investiture d’En Marche s’est écrasée sans même prévenir Valérie Hayer, qui avait l’accord pour être désignée. C’est irrespectueux« . Il est vrai que cinq jours plus tôt, François Bayrou avait menacé de ne plus soutenir Emmanuel Macron s’il n’obtenait pas un certain nombre d’investitures aux législatives. Message apparemment bien reçu du côté d’En Marche.

Jean Arthuis raconte à Marianne avoir échangé un coup de fil « rugueux » avec François Bayrou à ce propos, jeudi dernier : « Il m’a répondu que c’était comme ça, que c’était pour lui car c’est un coin centriste et qu’il a fait élire Macron« . Tout en raillant le caractère « sordide » de l’opération, l’élu ne peut s’empêcher de reconnaître le brio stratégique de son ex-compagnon de route : « Préempter autant d’endroits pour ses troupes, c’est un coup politique magnifique. Mais pas très compatible avec l’humanisme chrétien dont Bayrou se réclame« .

C’est un coup politique magnifique.

Jean Arthuis

Géraldine Bannier, bénéficiaire finale du coup de pression du Béarnais, assure quant à elle avoir reçu la promesse d’être désignée voilà plusieurs semaines : « Il y a deux ou trois semaines, on m’a dit que je tenais la corde. Mais je n’ai pas vu mon nom s’afficher le mercredi alors j’ai appelé Marc Fesneau (secrétaire général du MoDem, ndlr). Il m’a dit qu’il allait régler ça« . L’élue de Courbeveille, désolée du traitement infligé à sa rivale, cherche désormais à apaiser les tensions. « On a toutes les deux été les victimes d’un mano à mano au sommet de l’Etat« , constate-t-elle.

Candidate En Marche après avoir soutenu Fillon

Cet imbroglio ne constitue pas un exemple isolé. Dans plusieurs territoires, les militants locaux d’En Marche affirment avoir été confrontés à l’irruption d’improbables candidats MoDem, investis malgré de nombreux failles dans leur CV.

Dans le Val-d’Oise, la conseillère régionale d’Ile-de-France Nathalie Elimas se présente sous l’étiquette La République en marche-MoDem bien qu’elle n’ait pas participé à la campagne présidentielle d’Emmanuel Macron. Et pour cause : jusqu’en mars, cette militante du MoDem soutenait ouvertement… François Fillon. En décembre dernier, elle relayait même des messages anti-Macron sur Twitter, que Marianne s’est procuré. Depuis qu’elle a été investie, l’élue a changé de compte sur le réseau social.

En colère devant ce choix, Patrick Morcello, conseiller municipal de Pontoise, a décidé de démissionner du MoDem. « C’est une magouille politicienne absolue et, pour un partisan de la moralisation de la vie publique comme François Bayrou, vraiment pas très moral« , estime-t-il. L’élu, qui n’était pas lui-même candidat, croit savoir que la formation centriste a paré au plus pressé pour obtenir ses investitures, sans se montrer très regardant sur l’identité des intéressés : « Ils ont dû fournir des noms à En Marche le plus vite possible, quitte à se retrouver avec des personnalités comme celle-là« .

« C’est une magouille politicienne absolue »

Sélectionné… sans avoir candidaté

Dans les Pyrénées-Atlantiques, sur six circonscriptions, pas moins de quatre ont échu à des proches du MoDem. Logique, il s’agit du fief électoral de François Bayrou. Parmi les heureux élus, Vincent Bru, maire centriste de Cambo-les-Bains, concentre les critiques. Lui non plus n’a pas brillé par son activité en faveur d’Emmanuel Macron. Les militants d’En Marche ont particulièrement tiqué quand ils ont appris que l’élu avait signé un manifeste d’opposition au mariage pour tous en 2013. Une pétition pour demander le retrait de sa candidature a été lancée par un militant contrarié sur change.org. Elle a atteint 900 signatures. Joint par Marianne, Vincent Bru reconnaît avoir « imprudemment signé » ce manifeste car il était opposé à l’utilisation du mot  » mariage » pour les couples homosexuels. Il minimise toutefois la grogne actuelle autour de sa candidature : « Sur les 900 signatures, il y en a très peu qui viennent de la circonscription. Je me suis expliqué sur le terrain et désormais, la quasi-totalité des militants d’En Marche me soutiennent « .

Le hic, c’est que certains militants déjà agacés ont de surcroît appris que Vincent Bru n’a même pas postulé auprès de la commission nationale d’investiture d’En Marche, comme cela était censé être obligatoire pour tous les candidats. « C’est François Bayrou qui a transmis mon dossier « , a crânement assumé l’élu auprès de Sud-Ouest. Il explique à Marianne avoir été sélectionné dans un souci d’ouverture : « Emmanuel Macron voulait que sa majorité soit diverse et il se trouve que je suis centriste. Donc je n’ai pas eu à déposer de dossier, on ne m’a rien demandé. Richard Ferrand (alors secrétaire général d’En Marche, ndlr) m’a envoyé un courrier directementpour me dire que j’étais retenu « . En préfecture, le maire s’est rattaché financièrement au MoDem, qui l’aura bien aidé pour obtenir son investiture.

Nathalie Niel, référente du parti macroniste dans les Pyrénées-Atlantiques, soupire quand on évoque le sujet : « Tout cela est totalement contraire aux valeurs d’En Marche. Cela décourage beaucoup de militants, j’ai reçu 200 mails qui me demandent le retrait de Vincent Bru. Comme si l’ancien monde réussissait à survivre dans notre jeune mouvement… »

« Tout cela est totalement contraire aux valeurs d’En Marche »

Il apprend son investiture par la presse

Dans la troisième circonscription de Dordogne, le maire de Lanouaille Jean-Michel Cubertafon, 69 ans, a lui carrément appris son investiture de la bouche… d’un journaliste de Sud-Ouest, qui sollicitait une réaction de l’élu à cette bonne nouvelle. Tout en acceptant l’onction, il a immédiatement expliqué ne pas avoir postulé. A-t-il obtenu cette place grâce à François Bayrou ? Dans un premier temps, cet historique de l’UDF a réfuté auprès de la presse locale, en assurant être candidat sous les couleurs d’En Marche et non du MoDem. Avant que le ministère de l’Intérieur ne contredise ses dires : l’édile est bel et bien rattaché financièrement au parti de François Bayrou.

Michel Rongiéras, animateur du comité local d’En Marche et candidat évincé à la candidature, y voit une victoire du « Richard Virenque de la Dordogne : candidat à l’insu de son plein gré! « . Il ne décolère pas contre ce qu’il considère être un « tripatouillage » politicien. « On a soutenu En Marche dès sa création car on voulait le renouvellement de la vie politique. Là, on retombe dans les vieilles pratiques, c’est triste« , assène-t-il auprès de Marianne, amer.

« On retombe dans les vieilles pratiques, c’est triste »

A Paris, la candidature de Marielle de Sarnez, désormais ministre des Affaires européennes, fait elle aussi grincer des dents. En cause, ses quatre mandats de députée européenne, alors qu’En Marche avait annoncé réserver ses investitures aux parlementaires ayant effectué moins de trois mandats parlementaires. Pour signifier son opposition, Armelle Malvoisin, militante En Marche et ex-adhérente du MoDem, a décidé de se présenter en dissidente. Elle assure disposer du soutien des marcheurs de la circonscription. « Nous nous vivons comme les vrais représentants d’En Marche. On veut porter cet état d’esprit de renouveau et de renouvellement des visages. Or Marielle de Sarnez, c’est tout le contraire : elle fait de la politique depuis des décennies et elle a toujours perdu dans l’arrondissement !« , argue cette journaliste et responsable associative.

Manne financière en vue

Malgré ces anicroches, François Bayrou a quelques raisons de se consoler. Avec 74 candidats MoDem investis par La République en marche, selon les données fournies par le ministère de l’Intérieur ce mardi 24 mai, le parti centriste a toutes les chances d’obtenir un groupe à l’Assemblée nationale en juin. Surtout, la formation présidée par le garde des Sceaux est quasi assurée d’obtenir le financement public, réservé aux partis qui ont obtenu au moins 1% des voix dans au moins 50 circonscriptions. Au-delà de ce seuil, les formations politiques touchent en effet 1,42 euro par voix et par an, ce qui peut représenter une manne de plusieurs millions d’euros…

Coïncidence ou non, un certain nombre de personnalités pas du tout encartées MoDem, mais sélectionnées par En Marche avec le soutien du parti centriste, se sont rattachées administrativement à la formation de François Bayrou. Parmi ces nouveaux amis, la torera Marie Sara, candidate face à Gilbert Collard dans le Gard, ou l’essayiste Jean-Louis Bourlanges, qui postule dans les Hauts-de-Seine, mais aussi les jusqu’alors UDI Laurence Maillart-Méhaignerie (Ille-et-Vilaine) ou Philippe Bolo et Yannick Haury (Loire-Atlantique). « Bayrou a fait tout ça pour obtenir le financement« , croit d’ailleurs savoir Jean Arthuis, qui s’y connait en tripatouillages de ce type pour avoir, en 2012, monté son propre micro-parti – l’Alliance centriste – dans cet objectif.

« Bayrou a fait tout ça pour obtenir le financement »

Jean Arthuis

Pendant ce temps, le député PS René Dosière déposait une proposition de loi visant notamment à réserver le financement public aux partis qui obtiennent au moins 2,5% des voix dans au moins… 100 circonscriptions. Ce qui aurait pu écarter le MoDem. Détail piquant, le parlementaire a formulé, ce lundi 22 mai, ses analyses auprès du nouveau ministre de la Justice, appelé à porter la prochaine loi de moralisation de la vie publique. Un certain Bayrou François.

Contacté, François Bayrou nous a renvoyé vers le secrétaire général du MoDem, Marc Fesneau, qui ne nous a pas répondu malgré plusieurs sollicitations.

https://www.marianne.net

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