A Versailles, Emmanuel Macron ménage le tsar Poutine

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https://assets.letemps.ch/sites/default/files/styles/lt_article_cover/public/media/2017/05/29/file6v58p0q55w91jpdz05nf.jpg?itok=BFFmYOqRVladimir Poutine et Emmanuel Macron sur le chemin de leur conférence de presse dans la Galerie des batailles. © Stéphane De Sakutin/Pool/Reuters

Le président français était sur un terrain favorable lundi, aux côtés de son homologue russe qu’il rencontrait pour la première fois. Il en a profité, appelant l’histoire à la rescousse

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron aiment l’histoire. Et tous deux croient que les grands hommes peuvent faire la différence. Logique, dès lors, d’avoir choisi de se rencontrer à Versailles, pour l’inauguration d’une exposition consacrée à la visite que fit à Louis XIV le jeune tsar Pierre 1er le Grand en 1717, alors à la recherche d’alliés européens et d’esprits éclairés à faire venir dans sa nouvelle capitale: Saint Pétersbourg. Logique d’avoir, après un long déjeuner dans un restaurant étoilé d’Alain Ducasse, commencé leur conférence de presse par un long éloge commun des affinités culturelles entre la Russie et la France, depuis les «Lumières». L’homme fort du Kremlin, aux aguets, a d’ailleurs tiré le premier dans ce palais qu’il n’avait jamais visité, félicitant son homologue pour ses nombreux conseillers russophones (tel son sherpa diplomatique, Philippe Etienne). Tout en priant ces experts de ne pas s’arrêter «à l’Union soviétique».

Le décor et les mots

Pour le reste, ce fut une question de décor et de mots. Le décor? Celui, grandiose, du château du Roi Soleil, interdit toute la journée au public et dans la cour duquel le cortège de Vladimir Poutine est arrivé tel un monarque d’antan. Ce dernier, ravi du succès phénoménal de l’exposition de la collection d’art moderne Chtchoukine à la fondation Louis Vuitton (achevée début mars), avait suggéré l’idée de venir en personne inaugurer, au Grand Trianon, celle consacrée à Pierre 1er Le Grand. Habile. D’emblée, son homologue français a pu le rassurer sur les liens entre la France et la Russie, annonçant, entre autres, la réouverture d’un forum d’échanges au sein de la société civile.

Les mots ensuite. Ils ont été pesés. Pas d’allusion – sauf en réponse à une question aussitôt taillée en pièces par Vladimir Poutine – aux «hackers» russes accusés d’avoir infiltré les ordinateurs de la campagne Macron et d’être à l’origine des «Macronleaks». Aucune mention de la commande annulée et remboursée des deux navires de guerre Mistral, qui empoisonna le quinquennat Hollande (finalement vendus à l’Egypte). Pas une mention de la controverse suscitée par la construction, Quai Branly à deux pas de la tour Eiffel, d’un centre culturel russe et de la cathédrale orthodoxe de la Sainte Trinité un temps accusée d’être un nid d’espions et où Vladimir Poutine s’est rendu en soirée. Dans tous les domaines, de la crise en Syrie à la guerre en Ukraine, Emmanuel Macron a promis de coopérer avec la Russie. Une prochaine rencontre sur l’Ukraine à quatre (Allemagne, France, Russie, Ukraine) est d’ailleurs agendée. La préservation d’un Etat syrien a été actée, en évitant de prononcer le nom du président Bachar El Assad. Bref: les portes du dialogue entre Paris et Moscou ont été rouvertes hier.

Poli mais ferme

Il fallait en revanche, à Emmanuel Macron, tracer des lignes rouges face au tsar Poutine. Au sommet de l’Otan, puis au G7, sa réponse à Donald Trump avait surtout été physique. Poignée de main virile. Volonté affichée du locataire de l’Elysée de se tenir à côté d’Angela Merkel, adversaire numéro un de la Maison Blanche. Changement cette fois. La prise de distance, polie mais ferme, s’est faite en trois actes. Acte 1: une dénonciation de l’homophobie en Tchétchénie, où les militants LGBT sont pourchassés et internés. Acte 2: l’annonce que la France «ripostera immédiatement» en cas de nouvelle utilisation d’armes chimiques en Syrie. Acte 3: l’accusation publique lancée contre les médias russes Spoutnik et Russia Today, accusés par le président français d’avoir propagé de fausses informations et des calomnies durant la campagne. «Ils ne se sont pas comportés comme des organes de presse, mais comme des organes d’influence» a-t-il asséné.

En réponse, le tsar du Kremlin est (presque) resté de marbre. Alors que son entourage pilonne Emmanuel Macron – élu contre les amis de Moscou que sont François Fillon et Marine Le Pen –, l’ancien officier du KGB a préféré, lui, répéter que les différends passés «sont le fruit d’incompréhensions». Tout en justifiant son accueil à Moscou, durant la campagne, de l’ex candidate du Front national dont il partage certaines «préoccupations sur la sauvegarde de l’identité européenne». En 1717, Pierre le Grand était venu chercher à Versailles le soutien du Roi Soleil. Trois siècles plus tard, la passe d’armes promise entre Macron et Poutine a, pour l’heure, accouché d’une accalmie.


Commentaire. Emmanuel Macron, président-sniper

Au sommet de l’OTAN à Bruxelles, au G7 en Sicile, puis à Versailles avec Vladimir Poutine, le nouveau président français a commencé à imprimer sa marque

Il est évidemment beaucoup trop tôt pour prédire l’avenir diplomatique d’Emmanuel Macron. Beaucoup de crises surviennent quand on ne les attend pas. Et c’est alors, sous la pression, que l’on pourra juger de sa capacité à peser ou non sur les événements.

Pour l’heure, deux leçons peuvent en revanche être tirées de la séquence géopolitique, commencée avec le sommet de l’Otan, poursuivie avec le G7 et achevée ce lundi à Versailles avec Vladimir Poutine. La première est qu’il y a bien un style Macron, aux antipodes de François Hollande. Anglophone, jeune, le président français apparait naturellement solide. Quitte à en rajouter, comme lors de sa fameuse poignée de mains avec son homologue américain. Macron ne bute pas sur les mots. Son aisance médiatique est un fait. Il «fait» président.

La seconde leçon est que le chef de l’Etat français veut choisir ses combats et ses lignes rouges. Face à Poutine, ses deux attaques ont porté sur la désinformation de certains médias russes et sur les armes chimiques en Syrie. Face à Trump, sa défense a consisté à se rapprocher le plus possible d’Angela Merkel, devenue l’adversaire numéro un de la Maison-Blanche. L’embryon d’une diplomatie Macron apparait: pragmatique avant tout, mais prête pour des tirs ciblés et calibrés. Convaincu qu’il a tout à perdre dans un affrontement direct, ce charmeur-sniper a déjà compris qu’il doit taper juste s’il veut exister dans l’actuel grand désordre mondial.

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