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par Valérie Toranian

Un tsar en France. C’est le titre de l’exposition consacrée à Pierre le Grand, au Grand Trianon de Versailles, à l’occasion des trois cents ans de sa visite officielle en France en 1717. Ce pourrait être le sous-titre de la visite d’État de Vladimir Poutine qui s’est entretenu aujourd’hui avec Emmanuel Macronsous les ors de la monarchie absolutiste, avant d’inaugurer avec le président français, dans la galerie des Cotelle, l’exposition où sont rassemblés sculptures, objets précieux scientifiques ou personnels du monarque russe. Au détour d’une salle, on lit sur un mur cette phrase signée par Saint-Simon à propos de Pierre le Grand : « Un si puissant prince, si clairvoyant mais plein de fantaisie avec un reste de mœurs barbares. »

Poutine s’est-il senti visé ? Le tsar éclairé, admiré de Poutine, était un réformateur, un moderniste tourné vers l’Europe, les arts, l’architecture, l’urbanisme. Il voulait mettre la Russie à l’heure occidentale et avait même imaginé un impôt sur la barbe (dont il exempta prudemment les prêtres et les moujiks…) ! Sa visite fut un véritable triomphe. La Cour et la France s’entichèrent de ce géant de 2 mètres, curieux et enthousiaste, qui notait toutes ses découvertes sur un carnet. Il retournera en Russie avec mille idées pour la reconstruction de Saint-Pétersbourg.

« La main tendue d’Emmanuel Macron met fin à la période de brouille avec François Hollande consécutive à l’intervention russe en Syrie et au soutien de Poutine à Bachar el-Assad. »

Poutine quittera-t-il Versailles avec quelques idées nouvelles en tête, loin de la propagande violemment anti-macroniste servie par les médias russes lors de l’élection présidentielle française ? C’est tout l’enjeu de cette rencontre : une tentative de rapprochement qui serait une victoire politique et diplomatique indéniable pour Macron mais aussi pour Poutine qui veut faire oublier sa sympathie affichée pour Marine Le Pen. Et briser son isolement international.

La main tendue d’Emmanuel Macron met fin à la période de brouille avec François Hollande consécutive à l’intervention russe en Syrie et au soutien de Poutine à Bachar el-Assad. Le président français, fidèle à sa démarche balancée, entend ne pas être soumis, ne faire aucune concession sur l’Ukraine. Et en même temps il considère que le chef du Kremlin n’en reste pas moins un partenaire de travail et un interlocuteur indispensable.

Lorsque Pierre le Grand est reçu en France en 1717, c’est aussi après une longue période de brouille. Le tsar avait visité toute l’Europe vingt ans plus tôt à l’exception de la France : le roi Soleil avait refusé qu’il pénètre sur le territoire car il était l’allié de la Suède et de l’Ottoman.

« Les différends ne vont pas manquer entre le président russe et français. »

Comme le rappelait Hubert Védrine dans la Revue des Deux Mondes (1) : « l’obsession de Vladimir Poutine n’est pas de refaire l’empire russe ou l’Union soviétique, mais de laver l’humiliation de 1991 » (la perte de la puissance russe, le mépris des puissances occidentales) et « de rendre sa fierté au pays ». Poutine, ajoutait l’ex-ministre des Affaires étrangères, « est aussi réfléchi et calculateur, que réactif et viscéral ». Les Russes sont très patriotes et attachés à leur histoire. D’ailleurs, l’un des premiers commentaires des médias russes à l’annonce de la prochaine visite de leur président à Versailles a été « la France respecte la Russie ». Comme s’il se jouait là quelque chose d’essentiel.

Les différends ne vont pas manquer entre le président russe et français. La question de l’Ukraine, de la Crimée, l’attitude inflexible de la France face à Bachar el-Assad, les cyber-attaques durant la campagne présidentielle… Sans compter la très sensible question des droits de l’homme, notamment le cas des opposants emprisonnés en Russie pour avoir dénoncé l’annexion de la Crimée.

Mais la France de Macron veut-elle ramener la Russie dans le giron européen et comment ? Dans Quelle diplomatie pour la France (2), Renaud Girard appelle le président de la République à jouer un rôle de médiateur entre la Russie et l’Europe et à proposer un deal à Poutine : « Pour l’Europe, respect absolu de l’intégralité territoriale des États d’Europe centrale et orientale, notamment Baltes ; pour la Russie, maintien d’états tampons à ses frontières et protection des minorités russes qui y vivent. Faisons de l’Ukraine un pays totalement neutre à l’instar de la Finlande. Obtenons le départ du Donbass ukrainien des forces russes et, en échange, reconnaissons que la Crimée fait partie du territoire russe ».

« Si nous voulons mettre un terme au bain de sang syrien, cela ne pourra pas se faire sans la Russie. »

Nous blâmons l’intervention de Poutine en Syrie, poursuit l’auteur, « mais l’intervention américaine en Irak a été beaucoup plus déstabilisatrice pour la région. » Si nous voulons mettre un terme au bain de sang syrien, cela ne pourra pas se faire sans la Russie.

Même si l’ordre du jour de la rencontre franco-russe n’a abordé que prudemment toutes ces questions hautement polémiques, on espère en tout cas qu’elles ne sont plus taboues. Le conflit sanglant qui déchire la Syrie martyre depuis six ans le mérite bien : il faut que de vraies négociations commencent. Avec tous les acteurs autour de la table. Qu’on les trouve sympathiques ou pas.

(1) Poutine est-il notre ennemi ? septembre 2015
(2) les éditions du Cerf

http://www.revuedesdeuxmondes.fr/

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