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Légitimité, ubiquité, dignité : voici les trois objectifs des portraits officiels. D’un coup habile de pinceau ou de burin, l’artiste assoit le pouvoir du dirigeant tout en soulignant avec plus ou moins de finesse ses liens avec les divinités ou ses grands prédécesseurs. Et voilà comment on diffuse dans tout le pays une belle image du chef !

Cette tradition, que rien ne semble pouvoir remettre en question, a bien sûr subi quelques variations au fil des siècles et des peuples. En attendant que la photographie de notre prochain président entre dans les livres d’Histoire, visitons cette galerie du Pouvoir…

Camée d'Auguste, 20 av. J.-C., cabinet des Médailles, BnF, Paris.

Un roi à la place d’un autre

Quel est l’ancêtre des portraits officiels ? Mettons de côté la première représentation humaine, cachée au fond de la grotte de Lascaux ; il serait douteux de penser que le chasseur qui est en train de se faire piétiner par un taureau ait souhaité entrer ainsi dans l’Histoire.

Stèle de victoire de Naram-Sin, roi d'Akkad, vers 2250 av. J.-C., Paris, musée du Louvre.Allons plutôt en Mésopotamie où les artistes nous ont légué un certain nombre de portraits de leurs souverains respectifs. On serait bien en peine de reconnaître les uns et les autres, tant les représentations sont stylisées et les visages idéalisés.

À Sumer, même le costume ne permet pas de les différencier, puisque les grands personnages portent le plus souvent le traditionnel kaunakès, jupe à mèches laineuses. Alors, faute de dédicace, comment distinguer un roi ?

Le plus simple est d’observer son attitude : le personnage est-il en compagnie des dieux ? Il est en train de recevoir de leurs mains sa légitimité afin de devenir le pasteur de son peuple. Est-il en train de piétiner des hordes d’ennemis ? Il est le roi victorieux, celui qui apporte la paix aux siens et va pouvoir, comme le montrent d’autres stèles, se faire bâtisseur, administrateur et protecteur de la justice.

C’est ainsi qu’a souhaité apparaître Hammourabi, maître de Babylone au IIe millénaire, au-dessus des 3000 articles de code qui vont régenter son pays. Les plus chanceux aiment à montrer leur gloire en se mettant en scène entourés de leurs courtisans au milieu du faste de leur palais, à l’exemple de Darius qui, toujours présent sur les murs de Persépolis, observe pour l’éternité le lent défilé des dignitaires de son royaume.

Darius, bas-relief de Persépolis, VIe s. av. J.-C., musée national, Téhéran.

Sous le némès

Voilà un personnage facile à repérer ! Pharaon est celui qui domine son peuple de sa haute taille et porte tous les insignes de sa fonction : à la ceinture de son simple pagne, une queue d’animal, sous le menton une barbe postiche, sur la tête une coiffe (némès) surmontée du cobra protecteur (uraeus) et à la main, un sceptre.

Tête de Sésostris III, vers 1872-1854 av. J.-C., Nelson-Atkins Museum,  Kansas City.Le visage reste idéalisé, tout comme le corps d’apparence géométrique, aux épaules bien athlétiques. Parfois des oreilles toutes en longueur rappellent le rôle du roi, censé être à l’écoute de son peuple.

Notons que les attributs royaux ignorent le genre : la reine Hatchepsout est ainsi représentée avec une barbe postiche comme les autres.

Suivant les époques le style évolue quelque peu, avec par exemple des statues plus individualisées pour Sésostris III (XIXe siècle av. J.-C.), au point que certains ont même parlé de réalisme, à l’exemple de l’égyptologue Gaston Maspero : « L’artiste que Sésostris III choisit copia ligne à ligne le visage long et maigre du prince, son front étriqué, sa pommette haute, sa mâchoire osseuse et presque bestiale. Il creusa les joues, il cerna le nez et la bouche entre deux sillons, il pressa et il projeta la lèvre dans une moue méprisante : il fixa ainsi l’image vraie de l’individu Sésostris ».

Buste d'Akhenaton, dixième pharaon de la XVIIIᵉ dynastie, XIVe siècle av. J.-C., Musée égyptien, Le Caire.Plus tard, Amenhotep III (XVe siècle) a lui aussi demandé que ses traits changent suivant son âge et que sa corpulence soit visible. Mais c’est surtout son fils Amenhotep IV, plus connu sous le nom d’Akhenaton (XIVe siècle av. J.-C.), qui a bouleversé les règles au point de donner naissance à un art particulier, l’art amarnien.

Les belles musculatures font place à des bustes étirés, des hanches larges et même une petite bedaine… Le corps se fait délicat, presque féminin, tandis que le visage qui s’approche de la caricature s’organise autour de longues lignes anguleuses.

Par la suite les artistes reviennent à un style plus traditionnel et il serait bien difficile de dire à quoi ressemblait Ramsès II, à moins de reconstituer son visage à partir de sa momie.

Si l’Égypte s’est plu à multiplier les portraits officiels pour marquer la présence du roi en tous lieux, notamment dans les temples, il est à noter que c’est elle aussi qui nous a légué le plus imposant : Khépren voulait-il rendre impossible la destruction de son image en devenant une statue de 20 000 tonnes ? Pari réussi : le sphinx de Guizèh nous observe depuis près de quarante siècles !

Portraits de pierre

Le destin du portrait en Grèce est lié à celui de la sculpture, puisque le support de la peinture n’est pas parvenu jusqu’à nous. Dans les premiers temps, les réalisations mettent en avant l’idéalisation du visage mais aussi de tout le corps, qui doit être un exemple d’harmonie.

Buste de Périclès, copie romaine d'après un original grec de 430 av. J.-C. environ, musée du Vatican, Rome.Puis on commence à trouver des portraits qui se veulent certainement ressemblants, comme celui de Périclès (Ve siècle av. J.-C.). Mais plus que des traits physiques, ce sont encore des traits de caractère que l’artiste souhaitait faire ressortir dans le marbre. D’ailleurs, les cités ne voyaient pas d’un très bon œil ce qui se rapprochait un peu trop du culte de la personnalité.

Pline, dans son étude de la statuaire, le rappelle : « On n’avait pas accoutumé de faire des images d’hommes, hormis ceux qui méritaient l’immortalité pour quelque action d’éclat » (Histoire naturelle, Ier siècle ap. J.-C.). Il était plus facile pour un athlète que pour un politicien de finir sous forme de statue !

Portrait d'Alexandre le Grand, d'après Lysippe, IVe siècle av. J.-C., musée du Louvre, Paris.Ce n’est cependant plus le cas au IVe siècle av. J.-C. lorsque l’art hellénistique s’impose, à la suite du règne d’Alexandre le Grand. Celui-ci d’ailleurs avait ses portraitistes attitrés, Lysippe de Sicyone pour la sculpture et Apelle pour la peinture.

Le conquérant comme ses successeurs ne manquaient pas d’admirateurs et de courtisans qui virent dans la multiplication des portraits de leur bien-aimé souverain une belle preuve de loyauté.

Plus nombreuses, les représentations se font aussi plus fidèles au point que l’on date souvent la naissance du portrait de cette époque. On peut être ainsi à peu près certain que Ptolémée Ier avait le menton en galoche et que le nez de Cléopâtre a changé la face de la terre en n’étant pas si long qu’on le dit !

Du colosse au portrait de famille

À Rome, où se développe le culte des ancêtres, le portrait officiel connaît un Âge d’or. Influencé par le réalisme helléniste comme par l’usage de conserver les masques funéraires, il se doit d’être le reflet fidèle de la personne honorée dont il souligne la légitimité.

Buste dit de Jules César, 46 av. J.-C., Musée départemental, Arles.Outil de pouvoir, il est présent dans les lieux publics (théâtres, thermes, forums…) et diffusé aux quatre coins des terres colonisées, comme le prouve la découverte d’un magnifique buste dit de Jules César (Ier siècle av. J.-C.) à Lyon.

Il se fait parfois monument, comme cette statue équestre qui célèbre encore aujourd’hui la gloire de Marc-Aurèle (IIe siècle), place du Capitole à Rome.

Le mégalomane Néron vit encore plus grand en faisant ériger un véritable colosse (64 ap. J.-C.) qui donna son nom au Colisée voisin. Ce sont en effet les empereurs qui, divinisés, se sont montrés les plus attachés au culte de la personnalité, et donc au portrait.

Buste de Commode en Hercule, vers 180 ap. J.-C., musée du Capitole, Rome.Ils avaient à leur disposition différents « costumes » : le cavalier conquérant, le chef des armées en cuirasse, l’orateur qui lève la main, le prêtre à la tête voilée, le sage déifié sous les traits de Jupiter ou même d’Hercule.

Selon les commanditaires et les modes, le visage reflète tantôt une digne sérénité (Auguste), une autorité énergique (Trajan), un orgueil fort (Caracalla) ou une détermination calme (Hadrien). Toute la famille était appelée à poser face aux ciseaux du sculpteur, ce qui nous permet aujourd’hui de reconstituer la riche évolution de la mode capillaire, notamment féminine.

Il s’agissait surtout pour le souverain de préparer sa succession comme le fit Antonin le Pieux qui diffusa dans tout l’Empire l’effigie de son fils adoptif Marc Aurèle (IIe siècle), jeune homme dont le visage lisse devint au fil des années amaigri et fort barbu. A partir du IIIe siècle, la production se ralentit nettement, conséquence peut-être de la modification des mentalités face à la montée du christianisme qui refusait l’idée de divinisation du souverain.

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