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Par Jacky Isabello

Affaire Ferrand: un naufrage de la communication qui met en péril le quinquennat

RIBUNE – Empêtré dans les affaires politico-judicaires, Richard Ferrand nuit à l’action du gouvernement et affecte l’autorité présidentielle d’Emmanuel Macron. Pour Jacky Isabello, le Président doit s’en détacher pour sauver sa crédibilité politique.


Jacky Isabello est cofondateur de l’agence de communication Coriolink.


Emmanuel Macron sera élu depuis seulement un mois dimanche prochain et son ambition d’exercer le pouvoir à travers l’adjectif qualificatif de «Jupitérien» aura déjà fait long feu. Lui qui dans les colonnes du magazine Challenges au mois d’octobre dernier refusait l’idée d’exercer une présidence normale: «Je ne crois pas au président «normal». Les Français n’attendent pas cela. Au contraire, un tel concept les déstabilise, les insécurise. Pour moi, la fonction présidentielle dans la France démocratique contemporaine doit être exercée par quelqu’un qui, sans estimer être la source de toute chose, doit conduire la société», aura dû, mercredi 31 mai dernier, redescendre de son piédestal pour remettre les pieds dans la glèbe afin de défendre l’un de ses premiers grognards le désormais ministre Richard Ferrand. Une défense normale dans un contexte banal, celui des affaires qui collent, tel le sparadrap du capitaine Haddock aux doigts de la classe politique. À celles et ceux proches du Président qui laissent la jeunesse du pouvoir s’affadir en obligeant le président Macron à gérer cette affaire je dis, vous faites déjà une lourde erreur de communication. Un quinquennat c’est long. En temps présidentiel, cinq ans de calendrier jupitérien ça peut sembler un siècle.

L’idée de ce texte n’est pas de porter un avis sur le fonds je n’en ai pas les compétences, ni les pièces. Laissons le parquet de Brest qui vient d’ouvrir une enquête préliminaire faire son travail. Comme le ferait la Cour de Cassation, juge de la forme et non du fonds, voici un avis sur les aspects de communication et ceux-ci ayant des effets politiques immédiats, j’évalue les dégâts que ce début d’affaire Ferrand pourrait causer.

Primo: La cohérence, mère nourricière de la communication des leaders politiques, est affaiblie. Soumise au feu permanent des médias, des chaînes d’info en continu et des réseaux sociaux, l’ostéopathie communicationnelle du Président de la République doit suivre une colonne vertébrale reposant sur ses engagements. En l’occurrence, la campagne s’est déroulée dans le marigot des affaires et le positionnement du candidat Macron a été la probité contre l’ancienne politique. De ce fait, il n’est pas important de savoir s’il défend un de ses premiers soutiens mais de mesurer si le storytelling autour des révélations faites sur la situation passée de M. Ferrand peut et doit concerner le Président. J’ai fait partie de ceux qui, il y a plus de 8 jours, lors de l’émission la Médiasphère sur LCI, ont conseillé à Monsieur Ferrand de sortir grandi de ce dossier. Se mettre en réserve pour mieux revenir une fois que l’ensemble des investigations auront été menées et ainsi assurer une zone de protection autour du président de la République. En période d’attentats lorsqu’un agent de sécurité privée vous fouille, il ne vous soupçonne pas d’être un terroriste, il répond à la peur de la société des gens, à son besoin de geste de sécurité. De même lorsque notre pays sort de six mois de campagne présidentielle dévastée par les affaires politico-judiciaires, il faut répondre aux craintes des médias, des gens, pour que l’histoire se renouvelle.

Une équation pour mesurer le risque

Pour mesurer cela, en communication l’équation est celle-ci: x = l’importance de la personne concernée ; y= place du sujet affaire/probité dans la pyramide de l’information des médias ; z= nombre de médias engagés dans une enquête les mettant en concurrence d’audience ; z= adhésion dans l’opinion publique (sondages et commentaires sur les réseaux sociaux). À chaque facteur vous donnez un chiffre entre 0 et 1. Plus la somme se rapproche de 4, plus le risque d’orage est grand. Avec cette technique vous avez la réponse à la question: M. Ferrand aurait-il dû démissionner?

Secundo: Il ne faut jamais laisser le président s’associer personnellement à des sujets possédant des facteurs intrinsèques négatifs. Ces derniers n’ont besoin d’aucune coordonnée GPS pour voler en escadrille autour du pouvoir, comme avait l’habitude de le lancer à la cantonade le président Chirac. Les équipes de l’Élysée, le Premier ministre, les ministres, le mouvement LREM, chacun doit à sa manière, avec son discours, faire rempart, défendre et protéger le chef. Éviter l’atteinte de ce que le philosophe Kantorowicz appelait le deuxième corps du roi, celui incarnant la fonction présidentielle. Les Français ont élu M. Macron pour ne pas revivre les prises de positions permanentes de Monsieur Hollande à propos de la «basse politique». L’affaire Léonarda, et d’autres, laissent encore un goût amer dans la bouche de chaque citoyen à leur seule évocation. M. Macron s’est porté au secours de M. Ferrand, l’attitude était inopportune. La campagne électorale était une question d’amitié entre des hommes et des femmes, l’exercice du pouvoir et la défense des intérêts de la France sont une affaire de responsabilité. Le Président doit apprendre à faire le distinguo, ses proches également!

Tertio: Vous avez techniquement raison mais politiquement tort! Revenons à cet entretien donné à Challenges: «La France, contrairement à l’Allemagne par exemple, n’est pas un pays qui puise sa fierté nationale dans l’application des procédures et leur respect (…) Les Français, peuple politique, veulent quelque chose de plus. De là l’ambiguïté fondamentale de la fonction présidentielle qui, dans notre système institutionnel, a partie liée avec le traumatisme monarchique (…) le Président de la République, dans notre représentation collective, ne peut être tout à fait «normal». Quand il le devient, nous courons un risque politique et institutionnel, mais aussi un risque psychologique collectif, et même un risque pour l’efficacité de l’action. Le peuple français, collectif et politique, peut se retourner très vite parce qu’il est en attente d’un discours qui donne à la fois du sens et des perspectives.» Combien de fois a-t-on vu des responsables, en entreprise ou ailleurs, maîtriser parfaitement la technique apprise dans les livres et s’avérer incapables de les mettre en application dans «la vraie vie».

Tout était dit dans ces quelques lignes et c’est bien ce que Monsieur Macron et ses alliés s’emploient à ne pas faire. Le bon bougre Louis XVI n’avait pas grand-chose à se reprocher. Il fut la victime expiatoire d’une fin de règne et avoua sa lâcheté, qu’il n’était qu’un homme normal, en fuyant à Varennes, là était sa faute. De la même manière, les membres du gouvernement ne doivent pas mesurer la culpabilité de Monsieur Ferrand, ils doivent appliquer leur discours. Lorsque vous proposez aux Français une loi sur la moralisation de la vie politique (son nom devrait changer) vous devez agir en fonction de principes moraux qui se placent sur un tout autre registre que celui de la culpabilité reconnue par un tribunal. Lorsque la désormais fameuse «jurisprudence Balladur» força chaque ministre mis en examen à démissionner, elle donna le «la» à l’avenir de l’attitude à adopter lorsqu’on se plaît à exercer la chose politique. Désormais, pour profiter de sa présomption d’innocence il faut en jouir loin des lieux exposés de la République. Comme l’a professé l’ancien premier ministre Raymond Barre «En politique, on ne peut pas utiliser le principe de la présomption d’innocence comme un bouclier. Quand on occupe une fonction importante, dès qu’il y a soupçon, il vaut mieux partir.»

Quarto: un peu de morgue bon sang! Nous, les communicants, avions raison lorsque nous pressentions que cette affaire Ferrand allait contaminer l’ensemble du repas présidentiel. Le fiel du doute, le poison de la suspicion empêchent le pouvoir de gouverner. Avec ce début d’affaire, chacun interroge les équipes de Monsieur Macron sur la véracité du concept de probité dont il a fait un objet de conquête du pouvoir. Avec cette affaire chacun se questionne sur le silence assourdissant de Monsieur Bayrou qui fût le premier porte-drapeau de cet emblème nous promettant une révolution morale. Lorsque le gouvernement annonce un report de la présentation en conseil des ministres de la loi sur la moralisation de la vie politique, les opinions publiques, dont font pleinement partie les médias, doutent du problème technique de validation des aspects constitutionnels de ces trois lois par le conseil d’Etat, pour s’interroger sur un début de reculade. Lorsqu’on s’oppose aux médias, qu’ils sont défiés, accusés de se faire juge en instrumentalisant l’opinion publique on se trompe de sujet. Le Canard, le Monde, le Parisien ne sont pas des promoteurs de Fake news comme j’ai pu le lire ici ou là. À la fièvre qui doit être traitée on propose de casser le thermomètre. Les médias c’est vous, c’est moi, c’est notre voix. Si le gouvernement se trompe de combat, il perd déjà la lucidité nécessaire pour conduire les affaires du pays.

Quinto: On sent la fébrilité dans la machine macrono-gouvernementale parce qu’elle ne sait pas encore travailler ensemble. Il n’est pas bon que Monsieur Philippe interprète à sa façon sur le plateau de France 2 le cas de M. Ferrand et qu’il soit déjugé par Monsieur Delevoye sur un autre média. Il n’est pas bon que Monsieur Castaner, à peine l’affaire lancée, parle déjà de non-démission «ni aujourd’hui, ni demain». Il met lui-même en danger sa capacité à incarner la fonction de porte-parole du gouvernement si demain les choses divergeaient légèrement du scénario annoncé. Il n’est pas bon que le garde des Sceaux soutienne Mme de Sarnez, certes par un simple tweet, mais surtout en permettant aux observateurs de remettre en question l’indépendance dont devrait faire preuve dans de tels moments le gardien de la Chancellerie. L’équipe gouvernementale devrait avancer avec un même discours. Les fameux éléments de langage, tant moqués, souvent par les médias, servent aux professionnels de la prise de parole lorsque le temps est à l’orage.

Monsieur le Président, vous avez été un formidable candidat. Vos débuts sur la scène internationale furent commentés et de manière très élogieuse, car vos prestations méritaient tous ces superlatifs. Vous voyez donc que les médias n’ont pas vocation à s’opposer. Désormais vous devez quitter, certes le costume de président normal, mais aussi celui de candidat. Désormais vous êtes chef de l’État mais aussi le premier des chefs d’équipe. Comme tout chef d’équipe, ce sont vos collaborateurs qui feront ou casseront les réformes portées par vous seul durant toute cette campagne un peu folle. Vous devez préserver l’image de marque de la France.

Chaque ministre de votre équipe endosse les valeurs positives dont les citoyens français ont manqué durant 5 ans. S’il s’avérait qu’un de vos amis en vienne à entacher notre image de marque, son contrat de collaboration avec la France vous permet de vous en séparer ad nutum. «Ad nutum» est une expression latine ou dérivée du latin qui caractérise le fait que celui qui a confié un mandat à une autre personne, est en droit retirer les pouvoirs qu’il lui a confiés sans avoir à justifier les motifs de ce retrait, ni observer un préavis. Comme le disent les anglo-saxons: «nothing personal, it’s just business». Votre anglais est parfait je vous laisse traduire ce que vous pourriez dire aux personnes concernées.

http://www.lefigaro.fr

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