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Le président français a reçu Vladimir Poutine le 29 mai, promettant un dialogue « exigeant » et « sans aucune concession » avec Moscou.

Par Caroline Galactéros

Le président Emmanuel Macron (à droite) et son homologue russe Vladimir Poutine, à Versailles le 29 mai 2017. 
Le président Emmanuel Macron (à droite) et son homologue russe VladimirPoutine, à Versailles le 29 mai 2017.  © AFP/ FRANCOISMORI

Manier la symbolique, les rituels, la geste – mitterrandienne, en l’espèce, même si on la rêve gaullienne – est un art délicat et tout d’exécution. On peut y briller malgré tout assez aisément, quand la plus petite démonstration d’autorité, la plus classique incarnation régalienne aidée du faste d’un palais sans égal apparaissent quasi révolutionnaires par contraste avec l’art abouti de votre prédécesseur pour l’abaissement de la fonction présidentielle et le dévoiement de ses prérogatives uniques. Des prérogatives qui sont aussi des obligations : penser haut et voir loin, réfléchir sans dogmatisme, décider et tenir ses engagements, entraîner par l’exemple, inspirer le respect et la crainte, être le passeur intraitable de quelque chose de plus grand que soi qui fait lien, exprime la nation, mérite son histoire et rassemble son peuple.

Si l’on voulait persifler, on rappellerait qu’« au royaume des aveugles les borgnes sont rois » et que les Français ont été si mal traités et représentés depuis des années par cette « normalité » confondue avec l’ordinaire, et portée pathétiquement en écharpe, que le simple respect des formes et des rituels présidentiels fait miracle.

Mais, en ces temps cruciaux de renaissance nationale impérative, persifler ne sert à rien. Il faut enfin innover sur le fond, redécouvrir la liberté de pensée, la saveur de l’autorité, et manier à cette fin fastes et pompes de notre monarchie républicaine est utile et ingénieux. Les symboles sont de toute façon des actes politiques à part entière et peuvent produire, si on le veut vraiment, du neuf politique, et même du neuf stratégique.

Une diplomatie tenant compte du temps long

Ne boudons pas notre plaisir, donc, face à cette visite de Vladimir Poutine à Versailles. C’est une riche idée de notre tout nouveau président. Pas une visite d’État à Paris, que Washington, Berlin et quelques ronchons indigènes lui auraient reprochée, mais une réception fastueuse, dont le sous-texte pourrait être « d’empire à empire », qui s’inscrit dans la célébration d’une histoire commune multiséculaire et imprescriptible de respect et d’estime, y compris dans l’affrontement, d’un cousinage intellectuel et culturel tout autant que politique très profond.

Elle traduit l’intuition d’une évidence et d’une opportunité. L’évidence d’un dialogue nécessaire et naturel, quelles que soient leurs divergences, entre deux vieilles nations qui en ont vu d’autres. L’opportunité de l’initier après une séquence très « occidentale », dont la Russie, puissance européenne, a été tenue à l’écart et qui rétablit donc le rôle équilibrant d’une France enfin désireuse de rompre avec une ligne diplomatique schizophrène pour compter de nouveau. Pour un peu, on en viendrait presque à oublier le scandale de la déclaration de campagne sur « la colonisation française, crime contre l’humanité ». Presque. Mais essayons de faire taire notre chagrin et notre indignation pour observer.

Depuis son investiture, notre nouveau président se montre à l’aise dans la prise de contact avec ses homologues. Si j’avais eu à le conseiller, je lui aurais fortement recommandé d’oser, pour son premier voyage, un déplacement à l’échelle du nouveau monde et des véritables enjeux stratégiques : Pékin avant Berlin. La France pouvait se le permettre et y avait grand intérêt. Un choix nullement anti-européen mais qui aurait d’emblée remis spectaculairement notre pays « au bon niveau » et lui aurait donné précisément plus de leviers pour mener à bien la refondation d’une relation franco-allemande équilibrée. Le monde vibre à vitesse accélérée, ses grands équilibres se recomposent et l’Europe ne peut être le seul ancrage d’une politique étrangère nationale à la mesure de l’ampleur de ses intérêts dans le monde.

Une politique à la hauteur des enjeux ?

La Chine projette désormais sa puissance à travers l’immense toile de la « Nouvelle Route de la soie » (projet lancé officiellement il y a déjà quatre ans), que nous jugeons bien à tort secondaire et lointaine alors qu’elle structure un contre-monde par rapport auquel nous devons nous situer sans perdre une minute.

Mis à part ce regret, pour l’instant, les gestes et le ton sont bons et révèlent une capacité à saisir et exploiter les opportunités et la marge de manœuvre même ténue : ouverture d’esprit, refus des postures en surplomb qui excluent et rigidifient les relations, dialogue sur un pied d’égalité recherché par principe. Il n’a pas l’échine souple, mais l’intelligence de situation et le goût des autres. La volonté même peut-être de sentir, de ressentir l’interlocuteur. Le président russe, tel un grand fauve laissant au jeune lion le privilège de l’accueillir en majesté, ne s’y est d’ailleurs pas trompé et l’a encouragé à poursuivre dans cette voie. C’est fondamental. Notre président, donc, ne sait pas seulement serrer martialement les mains, mais aussi parler et recevoir. C’est rassurant. Ça change… Il n’a pas hurlé avec les loups à propos de la visite de Donald Trump en Europe et l’a jugée constructive. Bref, il est dans l’écoute, dans la jauge, et il faut admettre que son invitation au président russe est une initiative intelligente qui tranche avec le pavlovisme aggravé dans lequel macère la quasi-totalité des analystes et commentateurs attitrés sur le sujet.

http://www.lepoint.fr/invites-du-point/

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