L’émir Tamim ben Hamad Al-Thani en 2015, devant l’Assemblée générale des Nations unies.  © Reuters/Mike Segar

«Avec Donald Trump à la Maison-Blanche, l’Arabie saoudite ne craint plus l’isolement»

La crise couvait depuis des années sur l’un des fronts les plus sensibles de la planète. Elle a ressurgi avec une violence sans précédent. Riyad, Abu Dhabi et Manama ont rompu lundi leurs relations diplomatiques avec Doha

L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn ont rompu lundi matin leurs relations diplomatiques avec le Qatar, qu’ils accusent de «soutien au terrorisme» à travers des groupes comme Al-Qaida, l’Etat islamique et les Frères musulmans, sans oublier des organisations soutenues par l’Iran dans la péninsule Arabique. Ces trois monarchies du Golfe ont rappelé leurs diplomates en poste dans le petit émirat et ordonné aux diplomates qataris de quitter leurs territoires dans les 48 heures.

Ils ont pris parallèlement des mesures de rétorsion sans précédent à l’encontre de leur voisin, telles que la fermeture des espaces aériens, ainsi que des accès terrestres et maritimes, l’interdiction de voyager au Qatar pour leurs ressortissants et l’interdiction d’entrée pour les ressortissants du Qatar. L’Egypte a suivi le mouvement en annonçant la rupture de ses relations diplomatiques avec Doha, ainsi que la suspension des liaisons aériennes avec l’émirat à partir de mardi.

Le Qatar a réagi à ces mesures avec colère, en accusant ses voisins du Golfe de vouloir le mettre «sous tutelle» et l’étouffer économiquement. De fait, la bourse de Doha a chuté de 8% à l’ouverture des transactions avant de clôturer en baisse de 7,58%. Quant aux habitants de la capitale qatarie, ils se sont rués sur les produits alimentaires, vidant des rayons entiers de supermarchés.

Cette crise diplomatique intervient 15 jours après une visite à Riyad du président des Etats-Unis Donald Trump. Elle est la plus grave depuis la création en 1981 du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui regroupe l’Arabie saoudite, Bahreïn, les Emirats arabes unis, le Koweït, Oman et le Qatar. Grand connaisseur de la région, Jean-Marc Rickli, responsable des risques globaux au Geneva Centre for Security Policy (GCSP), décrypte ce développement spectaculaire sur l’un des fronts les plus sensibles du globe.

Le Temps: Comment expliquez-vous cette brusque montée de tensions dans le Golfe?

Jean-Marc Rickli: Les reproches adressés au Qatar ne sont pas nouveaux. L’Arabie saoudite les avaient proférés déjà au début de la décennie, ce qui avait conduit au remplacement de l’ancien émir Hamad ben Khalifa Al Thani par son fils Tamim ben Hamad Al Thani. Mais elle avait modéré ses ardeurs par la suite, face au rapprochement de leur principal allié, les Etats-Unis, avec leur principal rival, l’Iran, sous l’administration Obama.

De crainte de se retrouver subitement très seule, elle avait souhaité constituer, face à l’axe chiite dominé par Téhéran, l’alliance sunnite la plus large possible. Ce qui l’avait conduite à y inclure le Qatar. Le changement d’administration aux Etats-Unis a aujourd’hui modifié la donne, puisqu’elle a installé à la Maison-Blanche un Donald Trump très opposé à Téhéran et très favorable à Riyad. Des dispositions confirmées il y a deux semaines par le nouveau président américain lors de son voyage dans la région. L’Arabie saoudite en a tiré comme conclusion qu’elle pouvait à nouveau se montrer intraitable avec le Qatar.

– Les accusations d’aide au terrorisme portées contre Doha sont-elles fondées?

– Le Qatar soutient officiellement les islamistes palestiniens du Hamas. Il a des relations diplomatiques avec les talibans. Mais il a toujours gardé ses distances avec les groupes djihadistes. Certes, il a des contacts avec Al-Qaida, des contacts qui lui ont permis de jouer utilement les intermédiaires lors de prises d’otages et de faciliter la libération d’Occidentaux en Syrie, en Irak et au Yémen. Mais il ne soutient pas cette organisation, pas plus qu’il ne soutient l’Etat islamique avec lequel il n’a aucun lien. Si l’une ou l’autre de ces organisations a obtenu de l’aide en provenance du Qatar, elles l’ont reçue de particuliers mais pas du gouvernement, comme c’est le cas au Koweït.

– En quoi le Qatar se distingue-t-il des autres monarchies de la région, au point de susciter la colère récurrente de l’Arabie saoudite?

– La raison essentielle est la relation particulière que ce pays entretient avec Téhéran. Le Qatar partage avec l’Iran, au cœur du Golfe, le plus grand champ gazier de la région, une réalité qui le rapproche de son grand voisin oriental. Or, le régime saoudien considère que la première menace pesant sur son existence est l’Iran, la deuxième l’Iran et la troisième l’Iran. Il ne supporte donc pas de voir son petit voisin faire bande à part sur le sujet. Une autre raison de l’irritation saoudienne est la stratégie générale adoptée par Doha sur la scène internationale. Coincé entre deux Etats beaucoup plus puissants que lui, l’Arabie saoudite et l’Iran, l’émirat a souhaité comme la Suisse miser sur une certaine forme de neutralité. Mais contrairement à la Suisse qui ne veut de relations étroites avec personne, le Qatar a souhaité établir des relations étroites avec tout le monde. Une position qui est devenue intenable.

– Depuis quand cette stratégie est-elle devenue si intolérable pour les autres Etats du Golfe?

– Cela remonte aux Printemps arabes, soit au début de la décennie. Le Qatar, qui souhaitait entretenir de bonnes relations avec tout le monde, a encouragé la force montante du moment, soit l’islam politique à la mode des Frères musulmans. Or, cette mouvance est très opposée aux monarchies du Golfe et représente pour elles une grave menace. Ces régimes ont considéré par conséquent que Doha favorisait la création de «cinquièmes colonnes» sur leur territoire.

Le danger a été pris très au sérieux par l’Arabie saoudite et plus encore par les Emirats arabes unis, qui ne constituent pas un Etat unitaire et risquent plus que les autres d’éclater en cas de troubles politiques. Craignant que les populations des émirats les plus pauvres, ceux du nord-est, ne soient perméables au discours des Frères musulmans, Abu Dhabi a chassé cette organisation et l’a déclarée «terroriste» en 2014. Les mesures prises ce lundi n’en étonnent pas moins par leur radicalité. A défaut de viser un changement de régime, une hypothèse qu’on ne peut écarter, elles ambitionnent en tout cas de provoquer un changement drastique de la politique qatarie.

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