Le revers de Theresa May va compliquer encore les négociations du Brexit

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Theresa May est réapparue combattante devant Downing Street, son mari à ses côtés, sans un mot pour son cuisant revers. © Jeff J Mitchell / Getty Images

La première ministre britannique s’est considérablement compliqué la partie en perdant la majorité absolue au parlement. Mais elle entend continuer comme si de rien n’était, en s’alliant aux unionistes d’Irlande du Nord

Sous le choc à 3 heures du matin, dans la nuit de jeudi à vendredi, Theresa May a laissé tomber le masque. Son visage marqué, sa voix cassée: tout chez elle signifiait la défaite. La première ministre britannique savait qu’elle avait perdu son pari. Avec 318 députés à la Chambre des communes, elle perd douze petits sièges. Presque rien, mais suffisamment pour ne plus y avoir de majorité absolue (326). Les rêves de couronnement se sont envolés, sa survie politique est en jeu.

Onze heures plus tard, Theresa May s’était reprise. Elle est réapparue devant Downing Street, combattante, sans un mot pour son cuisant revers. Le message: rien n’a changé. «Je vais former un gouvernement.» La première ministre, son mari à ses côtés, évoque immédiatement le principal dossier qui l’attend: la sortie de l’Union européenne. «Ce gouvernement va guider le pays à travers les négociations cruciales sur le Brexit, qui commencent dans seulement dix jours.» A trois reprises dans son allocution de deux minutes et trente secondes, elle mentionne le Brexit. «Et maintenant, au travail!» lance-t-elle, avant de disparaître derrière la porte noire du 10, Downing Street.

Pas de coalition formelle

Theresa May a l’intention de s’accrocher. Pour former son gouvernement minoritaire, elle va s’appuyer sur un petit parti très mal connu en Grande-Bretagne: le Democratic Unionist Party (DUP). Avec dix députés, cette formation est la plus grande d’Irlande du Nord. Elle représente l’aile dure des unionistes, ceux qui veulent rester dans le Royaume-Uni et qui sont protestants. Très conservatrice sur les valeurs sociétales, traditionnellement proche des tories, elle soutient le Brexit. Il n’y aura pas de coalition formelle, mais simplement un soutien au parlement, vote par vote. Les négociations avec Arlene Foster, qui la dirige, sont en cours.

Equilibre instable

Le scénario de la survie de Theresa May repose pourtant sur un équilibre particulièrement instable. A partir de là, c’est toute la stratégie britannique du Brexit qui est en jeu. Theresa May entend entamer les négociations formelles avec Bruxelles le 19 juin, comme le prévoit le calendrier. Mais le pourra-t-elle? Elle doit dans un premier temps conserver le soutien de son propre parti, ce qui est loin d’être assuré. Furieux de sa campagne électorale catastrophique, les ténors des tories ont gardé vendredi un silence assourdissant.

«Theresa May ne pourra pas rester au pouvoir et elle démissionnera: elle a perdu toute crédibilité au sein de son parti», estiment Simon Tilford et John Springford, du Centre for European Reform, un think tank britannique. Si c’est le cas, une période d’environ deux mois s’ouvrira pour élire un nouveau leader des conservateurs. Le vainqueur définira alors une nouvelle position sur le Brexit et les négociations devront attendre. «La question reste ouverte de savoir s’il y aura quelqu’un du côté britannique (le 19 juin)», s’interroge John Rowland, directeur de Cicero, une firme de consultants.

Equation impossible

Mais même si Theresa May survit aux coups de poignard dans le dos, elle se retrouve désormais avec une équation impossible. Plus que jamais, sa majorité à la Chambre des communes va dépendre des partisans les plus durs du Brexit, qui sont historiquement inflexibles. Inversement, elle doit aussi compter sur les treize députés conservateurs d’Ecosse, une partie du pays farouchement opposée au Brexit.

Quant au DUP, sa position est ambiguë. Il souhaite le Brexit et est officiellement d’accord sur les grandes lignes proposées par Theresa May: sortie du marché unique et de l’union douanière. Mais l’Irlande du Nord est un cas spécial. De 1969 à 1998, la province a été ensanglantée par des années de «troubles» entre unionistes et républicains, qui ont fait 3500 morts. Dans ces conditions, personne ne veut qu’une frontière réapparaisse avec la République d’Irlande, réveillant les vieux démons d’antan. Pourtant, si le Royaume-Uni sort du marché unique et de sa libre circulation des biens et des personnes, il est difficile de voir comment ne pas instaurer un contrôle douanier. Le DUP pourrait donc souhaiter un Brexit plus «doux» que celui avancé par Theresa May.

Beaucoup de temps perdu

Dans ces conditions, la première ministre va avoir de grandes difficultés à mettre au point une position commune sur le Brexit. De quoi commencer à agacer la Commission européenne, qui attend toujours, un an après le référendum. «J’espère que le résultat de l’élection n’aura pas d’impact majeur sur les négociations, que nous attendons tous désespérément», a tancé Jean-Claude Juncker, son président.

Le temps perdu joue cependant en défaveur du Royaume-Uni. L’article 50 du Traité de Lisbonne, qui a été déclenché, donne jusqu’à mars 2019 pour trouver un accord. Faute de cela, Londres se retrouverait considéré par l’UE comme un simple pays de l’Organisation mondiale du commerce. «Nous ne savons pas quand les négociations commenceront, [mais] nous savons quand elles doivent se terminer», rappelle Donald Tusk, le président du Conseil européen. A chaque mois qui passe, les Britanniques sont un peu plus le dos au mur.

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