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Le nouveau président français Emmanuel Macron, en visite ce samedi dans une ferme de Chateauponsac. © Pool

A la veille du premier tour des élections législatives françaises dimanche, l’historien Pascal Blanchard, spécialiste des années trente, s’inquiète des fractures toujours à l’œuvre dans l’Hexagone. Quel que soit le formidable succès politique d’Emmanuel Macron…

Au récent festival «Etonnants Voyageurs», l’historien Pascal Blanchard a sans cesse été interpellé. Et pour cause: alors que l’euphorie Macron s’est emparée de la France où le mouvement présidentiel «La République en marche» (LREM) est donné grand vainqueur des législatives des 11 et 18 juin, l’auteur de «Les années trente. Et si l’histoire recommençait?» (Ed. la Martinière) a multiplié les mises en garde.

Pour lui, la victoire d’Emmanuel Macron le 7 mai dernier et son formidable succès politique sont loin de réparer les fractures profondes à l’œuvre dans l’Hexagone. Des fractures assez similaires à celles qui, dans l’entre-deux-guerres, minèrent une France profondément divisée. Coïncidence: le chef de l’Etat français a tenu, ce samedi, à se rendre dans la ville martyre d’Oradour-sur-Glane, massacrée le 10 juin 1944 par les nazis de la division Das Reich. Il y a exhorté les jeunes générations à se souvenir et à porter «les valeurs humanistes de la France». Entretien.

Le Temps: Tous les sondages donnent le parti du président français Emmanuel Macron vainqueur lors des législatives des 11 et 18 juin. Un premier raz de marée de députés pro-Macron pourrait déferler ce dimanche sur la France. Le pays est-il en train de vivre une profonde mutation?

Pascal Blanchard: Il est bien trop tôt pour le dire. Ces législatives vont peut-être se solder par une très nette victoire du mouvement créé par Emmanuel Macron, mais elles ne vont sûrement pas cicatriser les blessures ouvertes de la société française, dont le vote record enregistré par Marine Le Pen est la preuve. On oublie que la candidate du Front national a totalisé plus de dix millions de voix. On oublie qu’une élection, aussi incontestable soit-elle, ne change rien. C’est une photographie de l’opinion, en fonction d’un mode de scrutin. Emmanuel Macron a incontestablement su profiter d’un moment historique. Il a rempli un vide, et a parfaitement analysé l’affaissement des partis politiques traditionnels. Un espace politique s’est ouvert, et il s’est engouffré dedans avec succès. Soit. Après les frustrations du quinquennat Sarkozy, et la déception engendrée par le quinquennat Hollande, c’est déjà énorme. Je ne vois pas en revanche poindre de profonde mutation…

– Tout de même, tous les candidats de LREM se présentent comme les candidats du renouvellement politique. Pour vous, l’historien de la société française contemporaine, n’est-ce pas un bouleversement important?

– Je préfère me tourner vers le passé et m’intéresser aux analogies les plus éloquentes. Or ce que je vois ressemble furieusement aux années trente, même si je ne dis pas que la fin sera identique. Les années 30 furent, on l’oublie trop, une période de profonds bouleversements économiques et technologiques. On mesure tout, aujourd’hui, à l’aune des bouleversements numériques, mais à cette époque, l’avènement du cinéma parlant, par exemple, fut une révolution. Les années 30, c’est aussi la disparition des campagnes, ce qui fait écho à l’actuel malaise français autour de la désertification des villes moyennes. Dans les années trente, l’arrivée de l’information dans tous les foyers, en direct, grâce à la radio, accélère la politique. Comme aujourd’hui, ces années étaient très créatives. Et en même temps, elles étaient marquées par une crise psychologique et un déferlement des populismes à l’échelle de l’Europe. On oublie le temps long. Ce qui s’est passé le 7 mai doit absolument être relativisé.

– Le quinquennat d’Emmanuel Macron, à qui ces élections législatives risquent de donner une majorité absolue de députés, peut-il être un tournant?

– La grande force d’Emmanuel Macron est d’avoir pris tout le monde de court. On le voit bien: les partis sont déboussolés et même les électeurs qui ont des doutes à son sujet sont tentés de lui donner sa chance dans les urnes. La présidentielle s’est achevée voici un mois. C’est un délai très court. Mais gare, là aussi, à croire que tout ce qu’il propose est radicalement neuf en France. Dans les années trente aussi, le slogan «ni droite ni gauche» était entonné par… le colonel De La Rocque et son Parti social français. Ses militants rejetaient, eux aussi, les formations politiques traditionnelles. Là aussi, certaines analogies méritent d’être rappelées. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que Macron a empêché le pire. Une victoire de François Fillon aurait cassé le pays en deux. Sa victoire face à Marine Le Pen a également brisé la dynamique du Front national. On peut toutefois se poser d’autres questions. Va-t-il apaiser la société française, redonner confiance aux gens, ou tenter d’exploiter la situation de façon plébiscitaire, comme jadis l’empereur Napoléon III, auquel on peut le comparer? Mon expérience des années trente me conduit à la prudence: La société française, fragilisée et minée par les inégalités sociales, économiques et territoriales, peut encore basculer dans les ténèbres.

https://www.letemps.ch

 

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