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11 juin 2017 – On comprendra à quoi l’on a affaire lorsqu’on apprend que le ministre des affaires étrangères Gabriel, ministre d’une Allemagne qui échangeait de rudes horions avec la Turquie il y a une semaine encore, encourage désormais Erdogan à renforcer et à opérationnaliser sa ligne pro-qatari contre l’Arabie et ses amis, explicitement selon les mots de Gabriel, pour « éviter la “trumpisation” de la crise ». Effectivement, on en est à créer un néologisme de cette sorte pour caractériser l’action extraordinairement chaotique et imprévisible de la politique étrangère de l’administration Trump ; l’Allemagne montre à cet égard une grande inquiétude sur l’évolution de la crise qatari.

Le néologisme employé par Gabriel, qui n’est pas vraiment flatteur pour Trump et mesure l’estime où on le tient, indique également qu’on ne prend plus de gants entre alliés. Nul ne doute d’ailleurs du climat qui s’est installé entre l’Europe et les USA depuis la fin du mois de mai et le président de la Commission Européenne Juncker en profite pour nous avertir que les USA abandonnent l’Europe, qu’“ils ne sont plus intéressés par la mission d’assurer la garantie de l’Europe” et qu’il s’agit d’organiser “non seulement une Europe de la défense mais la défense de l’Europe”. Quoi qu’il soit, il importe de désigner par un mot qui serait presque un concept le plongeon dans le désordre et le chaos d’une crise en train de se développer (depuis lundi dernier), avec chaque participant qui croit avoir tel et tel soutien, notamment de la part du volatile président des USA. “Trumpisation” fait si bien l’affaire qu’on pourrait croire qu’il pourrait servir rétroactivement pour qualifier la situation toujours en cours de cette aggravation quasiment diluvienne du désordre et du chaos qui se développe depuis maintenant deux ans à partir du “centre” même (Washington D.C.).

Lundi, aussitôt après le développement de la crise, Trump a assuré l’Arabie de son soutien, en condamnant vertement le Qatar. Deux jours plus tard, le ton changeait, après supposait-on consultation avec ses principaux conseillers (notamment Tillerson au département d’État et Mattis au Pentagone) : Trump offrait ses bons offices pour tenter de dénouer la crise, laissant ainsi supposer, 1) qu’il ne tenait aucunement à impliquer directement les USA dans la crise, et 2) qu’il ne prenait plus partie contre le Qatar, cela impliquant tout de même une certaine forme de désaveu de ceux (l’Arabie et les amis) qui ont déclenché la chose lundi dernier. Vendredi soir, Tillerson en rajoutait, estimant qu’il fallait tout faire pour arriver à un arrangement et résoudre la crise, et d’abord lever le blocus contre le Qatar. Et puis patatras, Trump a fait hier matin une intervention à la Maison-Blanche, sous la forme de la lecture d’un texte officiel au milieu d’une conférence de presse sans aucun rapport avec la crise puisqu’elle avait lieu à l’issue d’une visite du président roumain. Le texte est incendiaire et avertit le Qatar qu’il doit “capituler, ou sinon…”.

« Prima facie, Trump has given a blunt warning to Qatar – ‘CAPITULATE – OR ELSE …’ », écrit M.K. Bhadrakumar pour nous éclairer sur le sens de l’intervention du président US. L’ancien diplomate indien se dit extrêmement préoccupé par la crise et la façon dont Washington D.C. évolue dans cette circonstance, en y ajoutant son désordre indescriptible et une attitude partagé entre une sorte d’inconséquence considérable et une hypocrisie qui ne prend même pas la peine de se dissimuler. Il faut noter que Bhadrakumar est un commentateur de cette sorte très critique de la politiqueSystème des USA et du bloc-BAO, qu’on pourrait classer comme un proche de l’antiSystème ; par conséquent, un commentateur qui s’est montré assez favorable à la dynamique que Trump semblait porter avec lui.

Même définition en un sens (quasi-antiSystème) de Adam Gurrie, qui donne dans TheDuran.com, un site dont il dirige la rédaction, un extrait des déclarations de Trump faites hier matin, comme exemple des qualificatifs qu’il leur applique, à la fois d’“absurdes” et de “surréalistes à ce niveau d’hypocrisie”. Il accompagne cette citation, précédée par l’exposition de la position d’Erdogan dans cette crise (avec déclarations d’Erdogan), par ce constat que « vous comprenez que vous êtes dans de beaux draps quand Erdogan apparaît comme la personne la plus consistante et la plus honnête dans une crise, et pourtant c’est bien le cas quand vous comparez les déclarations turques et US ».

La citation de Trump choisie par Gurrie est la suivante : « I decided, along with Secretary of State Rex Tillerson, our great generals and military people, the time had come to call on Qatar to end its funding they have to end that funding and its extremist ideology. [ …] For Qatar, we want you back among the unity of responsible nations….We ask Qatar and other nations in the region to do more, and do it faster… Hopefully it will be the beginning of the end of funding terrorism. »

La situation de la position de Washington apparaît singulière : si Gabriel craint une “trumpisation” de la crise, la “trumpisation” de la position US est par ailleurs un fait absolument accompli. Certains préfèrent donc mettre en évidence, pour caractériser la situation, les divisions existantes au sein de l’administration Trump, et notamment entre Trump et Tillerson. (A cette lumière, l’affirmation de Trump, mentionnant explicitement l’adhésion de Tillerson et de “nos grands généraux et militaires”, prend l’allure d’un ultimatum ou d’une tartarinade de plus, cette fois à l’intention non du Qatar mais de Tillerson et éventuellement des militaires de son cabinet ; tous ces dirigeants que Trump nomme à ses côtés sont par ailleurs préoccupés par la protection de la grande base US du Qatar, abritant le QG opérationnel de Central Command, ce pourquoi on pourrait faire l’hypothèse qu’ils voudraient ménager le Qatar – mais il s’agit d’une simple spéculation de notre part, disons une “trumpisation” de la réflexion…)

Voici l’approche de WSWS.org dans le sens qu’on a dit, qui est de juger d’abord préoccupante les divisions au sein de l’administration : « Five days after Saudi Arabia and other Gulf states cut diplomatic ties with Qatar in a move that stopped just short of war, significant divisions have emerged within the Trump administration over the US position on the dispute. […] Trump’s belligerent comments came just an hour after Secretary of State Rex Tillerson issued a statement calling for the blockade on Qatar to be lifted and stressing that “these countries will immediately take steps to deescalate the situation.” […]

» …The differences between Trump and Tillerson are bound up with competing US interests in the Gulf and the surrounding region. Qatar is home to the largest US military base in the Middle East and the operational center of the US Central Command, which directs the US-led wars in Syria, Iraq and Afghanistan. Tillerson noted in his statement that the diplomatic blockade was “hindering” US military operations, although he did not detail what these were. Pentagon spokesman Jeff Davis later commented that contingency measures were being prepared in the event the Saudi-led isolation of Qatar creates difficulties for the US military.

» In Washington, comments from a White House official to the Washington Post aimed at papering over the disagreement between Trump and Tillerson only underscored it. Speaking about the blockade, the official said that Trump felt Qatar “deserves it,” before adding, “Tillerson may initially have had a view, then the president has his view, and obviously the president’s view prevails.”

» Such disputes only add fuel to the fire of a deepening conflict that could rapidly escalate into a regional war… »

Certaines déclarations et divers commentaires que Trump ne démentiraient pas interprètent la crise (l’attaque de l’Arabie contre le Qatar) comme une manœuvre qui aurait été préparée notamment entre les Saoudiens et Trump lui-même lors du sommet de Ryad, alors qu’une autre approche, qui est notamment celle de Reuters, conduit à affirmer que c’est sans prendre la peine d’avertir Washington D.C. que l’Arabie et ses amis ont lancé leur fatwa contre le Qatar. Face à ce désordre, le Qatar s’est tourné vers l’Iran et vers la Russie (en plus d’une aide appréciable de la Turquie, affirmée dès les premiers jours). Les deux pays restent assez prudents mais l’on comprend bien de quel côté ils seraient prêts à pencher, l’Iran naturellement parce qu’il est la cible indirecte mais centrale de cette attaque contre le Qatar (en raison des liens entre la Qatar et l’Iran) ; la Russie, elle, par souci de stabilité et considérant qui, le premier, a suscité la tension qui risque d’branler le Golfe et de menacer l’Iran. Moscou ne propose pas des tonnes et des commandes par $milliards d’armement au Qatar mais, plus vertueusement, une aide en nourriture et autres éléments de première nécessité. La Russie ne prend donc pas partie mais tout de même, – si ce n’est tout comme, cela y ressemble… Les Russes, qui en plus jouent de leurs bons offices (le ministre des affaires étrangères qatari était hier à Moscou pour parler avec Lavrov) s’attirent la reconnaissance des Qataris et sans doute un changement de ton significatif d’Aljazeera qui devrait grandement promouvoir la cause russe dans les pays arabes, et notamment sunnites. Bien entendu, une fois de plus, tout le monde appréciera la mesure, la “force tranquille” et structurante de la Russie par contraste dévastateur avec l’extraordinaire désordre de Washington D.C.

C’est-à-dire que Washington D.C. vit dans un autre univers, sur une autre planète. On connaît ses caractéristiques, son agitation extraordinaire, le caractère fantasmagorique de simulacre que la politique intérieure a pris depuis deux ans, depuis que Trump est candidat à la présidence, depuis qu’il est devenu candidat officiel du parti républicain, depuis qu’il a été élu … Ce texte de Patrick Buchanan rappelle une fois de plus la cause principale, ontologique, de la haine sans aucun recours possible que Washington D.C. voue au président.

« Pressed by Megyn Kelly on his ties to President Trump, an exasperated Vladimir Putin blurted out, “We had no relationship at all. … I never met him. … Have you all lost your senses over there?”

» Yes, Vlad, we have. […]

» So, what is really going on here?

» All the synthetic shock over what Kushner or Sessions said to Kislyak aside, this city’s hatred for President Trump, and its fanatic determination to bring him down in disgrace, predates his presidency.

» For Trump ran in 2016 not simply as the Republican alternative. He presented his candidacy as a rejection, a repudiation of the failed elites, political and media, of both parties. Americans voted in 2016 not just for a change in leaders but for a revolution to overthrow a ruling regime. Thus this city has never reconciled itself to Trump’s victory, and the president daily rubs their noses in their defeat with his tweets.

» Seeking a rationale for its rejection, this city has seized upon that old standby. We didn’t lose! The election was stolen in a vast conspiracy, an “act of war” against America, an assault upon “our democracy,” criminal collusion between the Kremlin and the Trumpites. Hence, Trump is an illegitimate president, and it is the duty of brave citizens of both parties to work to remove the usurper. […]

» If Trump is brought down on the basis of what Putin correctly labels “nonsense,” this city will have executed a nonviolent coup against a constitutionally elected president. Such an act would drop us into the company of those Third World nations where such means are the customary ways that corrupt elites retain their hold on power. »

Si nous citons cet extrait du texte de Buchanan, c’est pour rappeler l’intensité de la situation à Washington D.C., de l’intensité de la “trumpisation” là aussi. Bien entendu, Trump n’est pas le maître d’œuvre de cette situation, mais le fait est que rien ne se passe comme prévu, et en politique extérieure aussi comme le montre l’exemple du Qatar. Il n’y a pas de complète maîtrise de Trump, d’annihilation ou de manipulation de son action (notamment par le fameux Deep State, quoi que nous préfèrerions finalement nommer directement le Système) ; inversement, il n’y a pas non plus de véritable “prise de pouvoir” par Trump, ce qui permet la production de ce désordre complet, aussi bien à Washington D.C. qu’entre l’Arabie et le Qatar, – sans oublier entre l’Europe et les USA, entre les démocrates et les anti-Trump contre la Russie à Washington D.C., entre les USA et à peu près tout le monde… La “trumpisation” est complète.

… Mais est-ce un mal ?

A ce point vient aussitôt une question nécessairement paradoxale : est-ce un mal ? Si l’on considère cette question du point de vue de l’antiSystème, qui est évidemment notre parti, était-il logique et possible, et surtout était-il avisé et avantageux au regard du grand affrontement autour de l’effondrement du Système, d’attendre de Trump-parvenu-au-pouvoir qu’il stabilisât et changeât les choses en réussissant à établir un apaisement national sur son nom ?

Ces derniers temps, notamment à l’occasion de l’annonce du retrait des USA de l’Accord de paris, le nom de Steve Bannon qu’on croyait en disgrâce définitive (bon débarras ! s’exclamaient nos commentateurs-Système) a réapparu. Les augures et les commentateurs bien informés vous disent unanimement que c’est lui qui a inspiré de refus de l’Accord de Paris de Trump, contre la faction dite-globaliste de son entourage le plus proche. (Cette faction : sa fille Ivanka et le mari de celle-ci, Jared Kushner, plus les gens de Goldman-Sachs dans l’administration, éventuellement [mais avec des réserves] les militaires : dans ses documents internes, l’UE nomme cette fraction globaliste autour de Trump “les adultes”.) Nous ne parlons pas des conceptions politiques concrètes de Bannon mais plutôt nous parlons, et cela d’un point de vue symbolique, de ses conceptions fondamentales, qu’il a exprimées lors d’une interview n 2014, qui s’expriment par la volonté et la nécessité de détruire le système en place à Washington.

De là, puisqu’il s’agit de symbole, nous passons à l’idée de la destruction (autodestruction) du Système qui nous est chère. De ce point de vue élargie, le retrait de l’Accord de Paris est dans cette logique (rien à voir avec la question de la “crise climatique” et tout avec la cohésion du Système et avec la fureur autodestructrice qu’il a déployée à cette occasion). De même et du même point de vue cela vaut-il pour ce que nous nommons ici la “trumpisation” par emprunt au courageux ministre allemand Gabriel, “trumpisation” de la politique étrangère et de la crise du Qatari, comme “trumpisation” à Washington avec la poursuite et l’accentuation de l’impasse Russiagate et Cie qui poursuit la destruction systématique du pouvoir de l’américanisme (autodestruction).

Nous ne cessons de le répéter et ne cessons d’être renforcé dans cette idée au vu de toutes les forces et structures du Système encore en place et qui sont obligées de se révéler et de se découvrir à l’occasion de Trump et de sa “trumpisation”. Nous n’avons nul besoin d’un Trump triomphant et imposant sa politique, ni d’un Trump absent et effacé ; nous avons besoin d’un Trump incohérent, incompréhensible, producteur de désordre dans tous les sens... Nous ne cessons de l’écrire.

• 17 février 2017 : « […Q]uelle que soit cette politique annoncée, ou tweetée si l’on préfère, Trump, installé au cœur du Système, est plus que jamais antiSystème par le désordre extraordinaire qu’il crée, involontairement, encore une fois et tout simplement en étant ce qu’il est, c’est-à-dire i-na-ccep-table… (Et notre conviction est que ce désordre installé par Trump est désormais inarrêtable, qu’il a transcendé son créateur par le climat psychologique qu’il a installé.) »

• 16 avril 2017 : « Trump a été une surprise cosmique, un fantastique trublion, avec l’effet à mesure ; maintenant, s’il s’avère qu’il ne fut qu’un “idiot utile”, eh bien soit, et d’ailleurs avec l’espoir que l’“idiot utile” rentré dans le rang fasse des dégâts d’une autre façon, et même avec la possibilité qu’il redevienne épisodiquement Trump 1.0 selon les circonstances, qu’importe, à nouveau “idiot-utile” utile… La bataille antiSystème comme je la conçois et la mène n’a rien à voir ni avec un homme, ni avec un seul être, ni avec un parti, ni avec un engagement politique mais avec la seule idée d’attaquer le Système par tous les moyens possibles, de pousser à tous les moyens possibles pour attaquer le Système. »

• 27 mai 2017 : « … Trump est plus que jamais cette catastrophe ambulante de l’éléphant furieux dans le magasin des porcelaines si précieuses de nos illusions postmodernes. Ce va-nu-pied, ce nouveau-riche, ce bouffon grotesque, cet accident de la nature qui accumule catastrophe sur catastrophe, ce Trump est bien celui que nous annonçait l’innocent Donald Tusk : le détonateur irresponsable, le démiurge inconscient qui brise l’ordre du bloc-BAO, qui éparpille et désintègres comme ferait une catastrophe venue des abysses tout ce désordre entropique si bien rangé et que nous vénérions tous. »

Tant pis pour le reste ! Plus que jamais, et même si cette entité maléfique, ce simulacre d’empire est en chute décadente accélérée, les USA restent les maîtres de tout par la toile de contraintes et d’influence qu’ils ont tissée, et plus que jamais tout dépend de leur chute nécessaire et en copurs. Tout ce qui est en train de se mettre en place pour la succession, y compris ceux que nous ne cessons d’applaudir pour leur sagesse et leur mesure, comme la Russie, tout cela en sera secoué jusqu’aux tréfonds parce que tout ce qui se fait aujourd’hui, même dans la dynamique antiSystème et anti-USA, continue à dépendre pour ses paramètres de référence opérationnelle du Système lui-même dont les USA sont le bras opérationnel. L ‘effondrement des USA sera le glas nécessaire du Système, à partir duquel tout sera absolument différent.

Pour cette tâche-là, il faut le reconnaître, il n’y a point de sapiens-sapiens qui soit plus doué que Donald Trump, le bombastique et incroyable président qui rend folle de rage toute la faction la plus zélote, la plus fanatiquement pro-Système, qu’on trouve notamment chez les progressistes-sociétaux avec leur porte-drapeau de la presseSystème ; le bombastique et incroyable président qui par instants décourage ses plus zélés partisans. L’essentiel est de comprendre et d’admettre enfin que le jeu suprême dans lequel nous sommes emportés ne répond pas aux règles habituelles et épuisées de notre pauvre raison-subvertie.

http://www.dedefensa.org

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