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François Bayrou, ce mercredi, à son arrivée à l’Elysée.© Keystone/MAXPPP/Paul Barlet / Le Pictorium

 

Le ministre français de la justice a présenté mercredi son projet de loi sur la moralisation de la vie politique. Au moment où la presse révèle des pratiques contestables de son micro parti centriste.

Sans lui, Emmanuel Macron ne serait pas à l’Elysée. Avec lui, la stabilité du premier gouvernement pourrait bien se retrouver menacée. A 68 ans, François Bayrou est, en quelques jours, devenu un pilier fissuré de la Macronie. Le ministre français de la Justice – paré du titre de ministre d’Etat pour saluer son ralliement au candidat Macron à la fin février – est à la fois critiqué pour son intervention directe auprès de journalistes et dans le collimateur de la justice française pour le financement controversé du MoDem, son micro-parti, dans les années 2010-2015. «Morale et politique: l’embarrassant François Bayrou», titrait mercredi Le Parisien, alors que l’intéressé a présenté au Conseil des ministres son projet de loi sur la moralisation de la vie politique, premier «marqueur» de la présidence Macron.

Un acteur décisif

Le cas de François Bayrou reflète l’ascension, puis la victoire d’Emmanuel Macron au centre de l’échiquier politique hexagonal. Jusqu’à l’émergence de l’ex-ministre de l’Economie, la ligne «ni droite, ni gauche» portait, en France, l’estampille Bayrou.

Dernier président de l’UDF, le parti créé en 1978 par Valéry Giscard d’Estaing, cet agrégé de lettres classiques incarnait une hypothétique «troisième voie» entre le PS et la droite, couronnée par ses 18,5% au premier tour de la présidentielle 2007, remportée par Sarkozy.

Moralité, liberté (Bayrou avait appelé à voter François Hollande en 2012), solidité sur les valeurs chrétiennes et volonté de privilégier les solutions pragmatiques pour sortir la France de l’engrenage de l’endettement et recréer de l’emploi: ses engagements lui assuraient une place distincte de dirigeant conservateur intègre, en réserve de la République. Un positionnement dont la rançon sera sa marginalisation puis sa détestation par la droite. Et son repli local sur la mairie de Pau, dans son Béarn d’origine, gagnée en mars 2014.

Changement radical depuis trois mois. Le marginal Bayrou s’est transformé en acteur décisif de la victoire d’Emmanuel Macron en choisissant, le 22 février, de ne pas se présenter pour la quatrième fois à la présidentielle et, donc, d’ouvrir un boulevard à son cadet de presque trente ans. La suite? Un rôle de conseiller discret du candidat, des négociations sur les investitures aux législatives (son mouvement, le MoDem, pourrait obtenir 50 députés le 18 juin) et le poste de garde des Sceaux. «Il est le seul du gouvernement à parler en partenaire du président. Il ne se considère pas du tout comme un vassal», explique un journaliste qui le connaît bien.

Recomposition politique

Problème: tout ce qui l’atteint depuis son entrée au gouvernement aux côtés de sa protégée Marielle de Sarnez (ministre des Affaires européennes, cofondatrice du MoDem) ricoche sur le chef de l’Etat. «Macron veut incarner le renouvellement et Bayrou, en plus de ses casseroles, incarne la politique française à l’ancienne, poursuit notre interlocuteur. Qu’on le veuille ou non, c’est du grand écart qui, à force, peut faire mal.»

Les tacles contre François Bayrou sont sans doute à relier avec la recomposition politique en cours. Détesté par les ténors de droite hier, le ministre de la Justice l’est encore plus aujourd’hui, au moment où le raz de marée pro-Macron submerge tout. Lors de la primaire de la droite, Nicolas Sarkozy en avait déjà fait son bouc émissaire. Mieux: son actuel collègue Bruno Le Maire, désormais ministre de l’Economie dans le même gouvernement, le vilipendait jadis.

Sur quelle meilleure cible taper, donc, au moment où la droite s’apprête à perdre au moins la moitié de ses députés sortants pour n’en garder qu’une centaine? D’autant qu’à travers Bayrou, un autre axe est dénoncé: celui reliant Emmanuel Macron à Alain Juppé, dont l’ancien conseiller Edouard Philippe est aujourd’hui premier ministre. Bayrou et Juppé, lors de la campagne pour la primaire à droite, avaient fait cause commune.

Ni inodore, ni indolore

Maintenant, Bayrou jure qu’il «n’a pas l’intention de devenir d’un coup indolore, inodore et sans sauveur» après les remontrances du chef du gouvernement. Au risque de passer pour la «diva» d’un gouvernement supposé faire de la politique autrement.

«La réalité est que Macron n’a plus besoin de Bayrou. Ils se sont associés, mais n’ont jamais rien partagé», prédit un cadre de La République en marche!, le mouvement présidentiel. Les bons connaisseurs de Bayrou parient, eux, sur «son sang-froid d’homme d’Etat et son souci de laisser une empreinte sur la République». Reste l’ironie du calendrier: plus la frontière droite-gauche s’affaisse en France, plus celui qui a juré de la faire tomber se retrouve le dos au mur.

https://www.letemps.ch

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