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Des combattants des Forces démocratiques syriennes, alliées aux Etats-Unis, dans les rues de Raqqa.
© REUTERS/Rodi Said

 

 

Les bombardements de la coalition provoquent de plus en plus de victimes civiles. Y compris avec des bombes au phosphore, de sinistre mémoire dans la région

 

 

C’est un changement de paradigme. Et des centaines de civils, de femmes et d’enfants le paient de leur vie. Depuis que les Etats-Unis ont proclamé leur volonté «d’annihiler» l’organisation Etat islamique, et non plus de déloger les combattants de leurs bastions, le nombre de victimes ne cesse de croître, en Syrie et en Irak, sous les bombes de la coalition. A Genève, Sergio Pinheiro, chef de la Commission d’enquête de l’ONU sur la Syrie, parlait cette semaine d’une situation «atterrante» en évoquant le chiffre de 300 civils tués dans les opérations qui visent à reprendre la ville de Raqqa, dans le nord de la Syrie.

Mais l’ONU pourrait être encore bien loin du compte. Selon l’organisation Airwars, qui agrège les données du terrain, le nombre de victimes dû aux frappes de la coalition a explosé à partir du mois de mars dernier. Pour la seule Syrie, il y aurait eu depuis lors plus de 1500 civils tués. Chaque fois qu’elle le peut, Airwars publie le nom, le prénom et une photo des victimes, ainsi que les circonstances de leur mort. Depuis le début de la campagne, en Irak et en Syrie, la coalition a causé la mort «certaine» d’au moins 3962 personnes, soutient Airwars.

Des villes où se terrent des centaines de milliers de gens

Difficile de confronter ces chiffres à ceux de la coalition qui, d’ordinaire, met plusieurs mois à reconnaître des pertes civiles liées à des opérations spécifiques. Les militaires américains admettent, en tout et pour tout, la mort de 484 civils. Mais ils mettent en avant un accroissement spectaculaire du nombre de frappes, particulièrement à Mossoul et Raqqa, deux environnements très densément peuplés: 4374 pour le seul mois dernier, plus de 80 000 depuis le début des opérations, à l’été 2014.

Raqqa est aujourd’hui prise en tenailles par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de troupes kurdes et de milices arabes sunnites qui est armée par les Américains. Les FDS, soutenus par les bombardements de la coalition, seraient à présent à proximité des murs de la vieille-ville. Leur progression, qui a culminé notamment avec la prise de Tabqa et de son barrage, avait déjà provoqué un grand nombre de morts de civils, passé largement inaperçu.

Le coût humain de ces avancées militaires a surgi en pleine lumière la semaine dernière, lorsque des vidéos et des photos ont commencé à apparaître, semblant attester de l’utilisation répétée de bombes au phosphore blanc à Mossoul et à Raqqa, deux villes où se terrent encore des centaines de milliers d’habitants, parmi lesquels sont disséminés quelques milliers de combattants djihadistes.

Ces fragments peuvent se réveiller des mois plus tard

Le phosphore blanc? Répandu par ces bombes, il s’enflamme au contact de l’oxygène, parfois sur plusieurs centaines de mètres carrés. Brûlant à une haute température (plus de 800 degrés), dégageant une lumière violente et beaucoup de fumée, il provoque aussi une mort lente et d’horribles blessures, faisant fondre la peau, la chair et les os. Human Rights Watch détaille: «Même des blessures mineures peuvent être fatales. Les fragments de phosphore blanc peuvent enflammer des blessures même après avoir été traitées. Ils peuvent entrer dans le système sanguin et provoquer l’arrêt des organes vitaux.» Disséminés dans les décombres ou dans le sol, ces fragments peuvent se «réveiller» des semaines ou des mois plus tard, causant de nouveaux dommages lors de tout contact avec l’air.

L’usage de ces armes en Irak a été reconnu du bout des lèvres par un général de la coalition, le Néo-Zélandais Hug McAslan. Mais la coalition explique que ces bombes ont été utilisées pour dégager de la fumée, afin de permettre «la fuite des civils» que menaçaient les snipers de l’État islamique.

«La perte de civils fait partie de la vie dans ce genre de cas»

James Mattis, secrétaire américain à la Défense

Ces autres usages possibles des munitions au phosphore blanc – créer des rideaux de fumée ou servir à «marquer» des cibles ennemies — ont laissé ces armes dans une sorte de no man’s land juridique. Si elles ne sont pas purement et simplement interdites, leur usage est considéré comme «très problématique» dans des environnements peuplés de civils.

Dans une situation comparable, Israël avait utilisé ce type d’armes en 2008 dans une région, Gaza, aussi largement peuplée. Aujourd’hui, sous l’impulsion de «la doctrine Trump» qui vise à accélérer «l’annihilation» des djihadistes, la coalition semble favoriser les succès militaires au détriment des considérations humanitaires. «La perte de civils fait partie de la vie dans ce genre de cas», expliquait récemment le secrétaire américain à la Défense, James Mattis.

Une puissante arme psychologique

De fait, cette situation trouve d’étranges échos dans la région. Nous sommes en novembre 2004, et l’armée américaine lance la bataille de Falloujah, aux mains de la guérilla irakienne, en plein cœur de la région sunnite. Les preuves de l’utilisation de phosphore blanc s’accumulent. Même démenti initial des Américains, puis même explication: elles ne sont employées que pour éclairer le champ de bataille et pour servir de «camouflage» aux soldats américains. Bien vite, pourtant, des confessions de militaires soulignent le caractère «efficace et polyvalent» de ces bombes, utilisées comme une «puissante arme psychologique». Les témoins, entre-temps, ont décrit les rues de Falloujah jonchées de corps fondus par le phosphore blanc.

Pour sortir les Etats-Unis du fatras irakien, le général David Petraeus prendra la question à rebours et développera par la suite une méthode de contre-insurrection centrée sur le sentiment de sécurité de la population locale et non sur les gains militaires.

Ressentiment à l’égard des Etats-Unis

Ce revirement tardif de doctrine n’empêchera pas Falloujah de tomber comme un fruit mûr aux mains de l’État islamique, en deux jours en 2014, moins de trois ans après le retrait américain. Le ressentiment développé à l’égard des Etats-Unis est considéré comme l’un des éléments moteurs pour expliquer que cette région d’Irak se soit convertie en un terreau pour les extrémistes.

Et demain? Raqqa? «L’enjeu de la bataille est non seulement de vaincre l’État islamique, mais aussi de protéger et d’aider les civils qui ont tant souffert pendant trois ans et demi sous la férule de l’EI», écrit Lama Fakih, de Human Rights Watch. Selon elle, la coalition devrait démontrer que la protection des centaines de milliers de civils à Raqqa «est une priorité parallèle de son l’offensive».

https://www.letemps.ch

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