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Le dépit d’Henri Guaino au soir du premier tour, est une posture anti-bourgeoise très représentative d’un intellectuel de droite, détestant l’ordre trop établi.

Électeurs "à vomir" : la haine de soi de la droite française

Edouard Husson

J’aime beaucoup Henri Guaino. Je me rappelle avoir fait sa connaissance lorsque la Fondation Marc Bloch réunissait les « républicains des deux rives », à la fin des années 1990. L’Europe sortait d’une décennie manquée. Suite au manque de courage de François Mitterrand et au manque de vision d’Helmut Kohl, les Etats-Unis avaient imposé la persistance de l’ordre otanien. Alors qu’il avait bien analysé la réalité de la « fracture sociale » durant sa campagne électorale, Jacques Chirac, à peine élu, était rentré dans le rang d’une politique européenne de changes fixes que l’euro, déjà décidé mais pas encore mis en œuvre, allait bientôt graver dans le marbre.

Il y avait, enfin, l’atroce éclatement de la Yougoslavie, qui devrait empêcher à tout jamais notre classe politique de prétendre que « l’Europe c’est la paix », alors que l’Union n’a pas été capable de résoudre ce conflit sans l’intervention américaine de 1999 et l’installation d’un gigantesque camp militaire américain au Kosovo. C’est dans cet environnement morose que nous étions quelques centaines à essayer d’imaginer une autre politique. Les débats sur l’économie européenne et sur l’Allemagne en particulier étaient denses et Henri Guaino était l’un de ceux qui avaient la vision la plus claire.

Quelques années plus tard, les participants de ces débats s’étaient dispersés. Certains retournèrent dans les partis de gouvernement; d’autres animèrent la campagne présidentielle de Jean-Pierre Chevènement. Avec Henri Guaino nous finîmes par nous retrouver, sans l’avoir anticipé, auprès de Nicolas Sarkozy. Il avait été l’un des inspirateurs de la campagne de 2007; pour ma part, convaincu par l’ambition que le président de l’époque portait pour réformer l’université française, j’avais rejoint le cabinet de Valérie Pécresse en 2009. J’eus quelquefois l’occasion de « voler » à Henri Guaino quelques précieux instants arrachés au rythme effréné de travail qu’était celui d’un des plus proches conseillers du président; je savais ce que nous lui devions: l’impulsion d’origine pour les « investissements d’avenir », qu’on appelait plus familièrement « le grand emprunt », et qui aura permis, entre autres effets, de doter la France de grands champions universitaires dans la compétition mondiale. Les « internats d’excellence » (structures d’accueil dans l’enseignement supérieur de jeunes défavorisés) lui devaient aussi beaucoup, tant il est vrai qu’Henri Guaino est resté fidèle à son « gaullisme social » tout au long de son parcours.

Quelques années plus tard, je constate avec tristesse qu’Henri Guaino se retire de la vie publique. Surtout, il finit sa carrière politique sur une note amère. Je ne voudrais pas que l’on ne retienne de lui qu’une déclaration intempestive, amère, sur un « électorat à vomir ». Cependant je ne peux m’empêcher de trouver l’épisode significatif. Henri Guaino fait partie de ces esprits brillants qui, à chaque génération, surgissent, à droite, pour secouer les conformismes et ramener au premier plan la question de l’intérêt national. Pour des gens comme lui, la politique est frustrante. Ils ne sont pas faits pour le compromis qui caractérise la politique ordinaire. Ils ont souvent l’occasion d’envoyer tout promener. Henri Guaino était convaincu, en ayant fait gagner Nicolas Sarkozy, d’avoir contribué à l’un de ces rares moments dans l’histoire du pays où un individu rencontre la nation pour l’emmener plus loin sur le chemin de la grandeur. L’histoire sera certainement beaucoup moins sévère avec Sarkozy que nos contemporains. Il n’empêche qu’Henri Guaino, comme bien d’autres, est reparti meurtri d’une réélection manquée de peu, habité par le regret de tout ce qui aurait pu aboutir si l’on avait pu travailler cinq ans de plus à ce qui avait été commencé, c’est-à-dire dans la durée.

Au fond, Guaino a exprimé en petit à propos des électeurs du VIè et du VIIè arrondissement de Paris, la frustration déjà vécue en grand, il y a cinq ans: on ne sait pas ce que c’est qu’un soir d’élection perdue quand on ne l’a pas vécu. Dans le cas de 2017, Guaino, en se laissant aller, à rajouté une touche anti-bourgeoise très représentative d’un intellectuel de droite. Ce qui réunit les intellectuels de droite et de gauche, au-delà des haines et des différents, c’est une commune détestation de ce qui apparaît trop établi. Que la gauche se livre régulièrement à des diatribes contre l’ordre établi, c’est normal, c’est son fonds de commerce; et quand c’est une politique de gauche qui conforte cet ordre établi, il est toujours possible d’expliquer qu’on n’a pas été radical dans la mise en œuvre d’une politique révolutionnaire. En revanche, la droite intellectuelle ne peut pas se permettre ce tour de passe-passe. Quand la gauche assume son nominalisme, la droite fait profession de réalisme: un intellectuel de droite est condamné à être inefficace s’il rejette le réel, y compris quand celui-ci est différent de ce que l’esprit avait anticipé. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la droite a le plus grand mal à prendre les leviers de secteurs comme l’éducation ou la culture et les abandonne, littéralement, à la gauche: la droite au pouvoir se méfie, généralement, de secteurs pour lesquels elle ne dispose pas de suffisamment de représentants dans « le monde de l’esprit ».

Chez Henri Guaino, il y a une composante bien particulière: il est victime du « mythe gaullien ». Le caractère héroïque de la geste gaullienne, le rejet par les électeurs, entre 1946 et 1957 puis en 1969, ont entretenu une vision romantique ou bien le mythe selon lequel de Gaulle était au fond plus à gauche qu’à droite. C’est oublier le « franc Pinay », l’adoption du Marché Commun, l’estime intellectuelle que le Général portait à Jacques Rueff, la primauté de la politique de défense, les positions très conservatrices en matière de politique familiale et d’éducation, sans compter le jeu, en 1963-64 avec une candidature du comte de Paris à l’élection présidentielle de 1965, autant de signes qui font de Charles de Gaulle, le fleuron de la droite française comme Jaurès est celui de la gauche. Il est trop facile de dire que De Gaulle a été trahi par les catholiques bien-pensants et la bourgeoisie fortunée. Les tout premiers résistants furent des hommes de droite et mai 1968 fut résolu politiquement grâce à un sursaut du « peuple de droite » en faveur du Général.

L’intellectuel de droite ne peut rester fidèle à lui-même que s’il plonge dans l’action et accepte les limites de l’esprit à ordonner un réel toujours plus complexe que les constructions de la raison. De ce point de vue Guaino, homme lucide devenu conseiller du Prince puis député, a répondu à cette exigence. Mais le côté « Bernanos au petit pied » de sa dernière sortie télévisée est un avertissement. La droite s’est fixée, depuis 1789, la noble tâche de défendre le réel contre toutes les tyrannies mises en oeuvre au nom de la raison,. Il arrive que le réel soit décevant au point de laisser hommes et femmes de droite avec un sentiment amer de trahison. La tentation est alors de tout envoyer promener, de se réfugier, à l’instar de la gauche, dans des abstractions – la Bourgeoisie, l’Argent, les Bien-Pensants etc…. La conséquence inéluctable en est l’impuissance à conserver ou conquérir le pouvoir: la droite se divise alors entre un courant « réactionnaire », souvent brillant intellectuellement mais qui se complaît dans les causes perdues et un courant « orléaniste » dont la principale obsession est de ne pas avoir l’air de droite.

2017, malheureusement, est la réédition de ce classique de la droite intitulé « Haine de soi ». Le dépit d’Henri Guaino en est un symptôme autant que le ralliement d’un Bruno Le Maire à Emmanuel Macron.

 

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