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Ce dimanche 18 juin, la coalition internationale menée par les Etats Unis a abattu un avion de l’armée syrienne aux alentours de Raqqa, lieu de combats inédits entre les FDS, soutenus par les Etats Unis, et les troupes du pouvoir en place.

Gros coup chaud en Syrie : escalade généralisée en vue ?

 

Alain Rodier

Le ministère russe de la défense à déclaré «Dans la zone d’opération militaire de l’aviation russe dans le ciel syrien, tous les aéronefs, y compris les avions et les drones de la coalition, détectés à l’ouest de l’Euphrate seront pris pour cible par les moyens de lutte antiaérienne russe aériens et terrestres». Quels sont les risques d’escalade, notamment entre les Etats Unis et la Russie ? Le conflit est il en voie de mutation ?

Alain Rodier : Effectivement, un F/A-18E de l’US Navy a abattu un chasseur-bombardier Su-22 syrien qui venait de s’attaquer à un groupe rebelle au sud de Tabqa, ville reprise sur Daech le 10 mai 2017 par les Forces Démocratiques Syriennes (FDS), la coalition kurdo-arabe (à majorité kurde) soutenue par Washington. Tabqa se trouve à une quarantaine de kilomètres à l’ouest de Raqqa, la « capitale » du proto-Etat islamique qui est l’objectif des Américains mais aussi du régime syrien qui tente de progresser depuis le sud-ouest.

Moscou se montre ulcéré par cette action de l’aviation américaine assurant que le bombardement visait un groupe appartenant à Daech. De plus, la Russie souligne qu’il s’agit d’une opération illégale au regard du droit international ce qui est vrai sur le plan strictement juridique. Le ministère de la Défense russe a déclaré : « Dans les zones d’intervention de la flotte aérienne russe en Syrie, tout objet volant, y compris les drones de la coalition internationale situés à l’ouest de l’Euphrate seront surveillés par les forces terrestres et aériennes russes comme des cibles(1) ». Il précise également que « le commandement des forces de la coalition n’a pas utilisé les canaux de communication existants entre la base aérienne de Al Udeid (Qatar) et celle de Khmeimim (Syrie) afin d’éviter l’incident ». Enfin, Moscou estime qu’il s’agit « d’un manquement conscient de se soumettre aux obligations du Mémorandum sur la prévention des incidents aériens et la sécurité des vols lors des opérations en Syrie » et, en conséquence les Russes suspendent leur coopération avec les Etats-Unis en Syrie. Toutefois, ce n’est pas la première fois que cela se produit. A savoir que cela avait été le cas en avril 2017 après le tir de missiles mer-terre sur la base aérienne syrienne d’Al Chaayrate par l’US Navy suite à l’attaque chimique ayant eu lieu le 4 avril dans la province d’Idlib attribuée au régime.

Cet incident majeur vient compléter une série d’engagements US contre des milices progouvernementales syriennes qui se dirigeaient vers Al-Tanf située à proximité de la frontière jordano-irakienne. Là, c’était pour « protéger » des éléments de l’Armée Syrienne Libre (ASL) accompagnés de forces spéciales US et britanniques que les Américains avaient frappé à trois reprises des colonnes de milices chiites qui s’approchaient d’Al-Tanf. Depuis, les Américains ont déployé au moins une batterie HIMARS (HIgh Mobility Artillery Rocket System) à Al-Tanf pour faire face à l’artillerie syrienne qui serait aussi présente sur zone.

Dans ces deux régions (Raqqa et Al-Tanf), la tension est désormais à son comble.

Les intentions du président Donald Trump quant à son attitude au Proche-Orient étaient relativement mystérieuses jusqu’à son arrivée aux affaires. Ses décisions semblent être dictées par son instinct mais contrebalancées par son entourage, particulièrement militaire.

Pour s’en convaincre, il suffit de voir comme il s’est rangé au début juin du côté de Riyad pour condamner le Qatar accusé de soutien au terrorisme. Cela n’a pas empêché le lobby industriel de vendre dans la foulée une trentaine de F-15 au petit émirat pour une somme de 12 milliards de dollars ! Il est vrai que Trump ne vise pas directement le Qatar mais les bonnes relations qu’entretient cet Etat avec l’Iran qui reste l’objectif numéro un de son courroux encouragé par l’Etat hébreu qui estime que ce pays est pour lui une menace existentielle majeure.

 Il est légitime de penser que c’est un peu ce qui se passe maintenant en Syrie : les milices chiites gouvernementales (et internationalistes) soutenues par l’Iran et le régime de Bachar el-Assad par répercussion sont devenus de cibles potentielles bonnes à frapper.

Il faut aussi reconnaître qu’à la différence de son prédécesseur, le président Trump ne tient pas ses généraux « rênes courtes ». Bien au contraire, vraisemblablement conscient de son incompétence dans le domaine militaire, il leur laisse une grande part d’initiative tactique sur le terrain. Il y a fort à parier que le Su-22 a été abattu sans qu’aucune autorisation n’ait été demandée au préalable à la Maison Blanche, ce qui n’aurait jamais été le cas du temps de la présidence Obama.

Il convient d’être conscient qu’à l’image de leurs homologues israéliens, les généraux américains sont fondamentalement anti-iraniens et anti-russes. Pour eux, ces deux pays sont l’« ennemi » qu’il faudra un jour combattre directement.

Tout incident peut maintenant dégénérer sans que l’on puisse dire jusqu’où cela ira. Bien sûr et heureusement, de nombreuses déclarations sont pures tartarinades (Trump avait bien donné trente jours à ses généraux pour concevoir un plan pour « éradiquer » Daech). Il semble que jusqu’à maintenant, le président Poutine savait garder son calme, certes pour privilégier les intérêts de son pays – ce qui bien normal pour tout dirigeant politique avisé -. Ses officiers, eux, n’agissent pas sans son aval et il sait qu’il n’a rien à gagner à un affrontement direct avec l’Occident car il n’en n’a pas les moyens.

Par contre, la question se pose pour Téhéran en espérant que ses dirigeants ne sont pas animés d’un sentiment suicidaire, ce qui ne semble pas être le cas pour le moment.

(Ce qui ne veut pas dire que tout objet volant sera abattu mais « suivi » par la défense antiaérienne. La nuance est importante).

De plus, pour la première fois depuis plusieurs décennies, ce même dimanche 18 juin, l’Iran a procédé à des tirs de missiles en direction de Deir ez-Zor. Assiste-t-on à une escalade des différents belligérants ? Que révèlent ces différents affrontements des objectifs de chacun ?

Le tir de six missiles Zulkifar iraniens sur des objectifs de Daech situé dans la ville de Deir ez-Zor répond à deux préoccupations :

. répondre (relativement symboliquement) à la double action terroriste qui a eu lieu à Téhéran le 7 juin dernier contre le parlement et le mausolée de l’Imam Khomeiny – ; cette opération a été revendiquée haut est fort par Daech – ;

démontrer les capacités militaires de Téhéran. Ces missiles qui ont vraisemblablement été tirés depuis la base de pasdarans(1) située à proximité de l’aéroport de Kermanshah ont effectué un vol de 600 kilomètres (pour une portée maximum théorique de 700 kilomètres) avant d’atteindre leurs objectifs. A noter que le territoire irakien a été survolé et personne n’a affirmé que Bagdad en avait été informé au préalable (mais c’est plus que probable) !

 Ces tirs sont un véritable pied de nez fait à Washington par l’Iran dont le but est de démontrer qu’il ne se laisse pas impressionner par les rodomontades de Donald Trump. Mais c’est aussi un acte d’indépendance vis-à-vis du président Poutine pour lui démontrer qu’il ne maîtrise pas tout (loin s’en faut) en Syrie.

(Ce sont les pasdarans (Gardiens de la Révolution Islamique) qui mettent en œuvre ce type d’armements et pas l’armée régulière).

Alors que la bataille de Mossoul semble être engagée vers son stade final, et que l’Etat Islamique voit son territoire se réduire, à l’exception de Deir ez-Zor, lourdement bombardé par la Russie, en quoi le « crépuscule de Daech » n’est il pas en train de révéler une nature plus profonde d’un conflit, qui ne s’est jamais résumé à la lutte contre l’Etat Islamique ?

Sans nier que Daech est l’adversaire à abattre pour (presque) tout le monde, le conflit qui a lieu sur le théâtre syro-irakien a des implications qui dépassent largement l’éradication du proto-Etat.

En ce qui concerne ce mouvement terroriste, il est loin d’être vaincu sur ce théâtre bénéficiant encore de repaires dans les régions de Deir ez-Zor (Est de la Syrie) et la province d’al-Anbar (Ouest de l’Irak). Ces deux régions sont contiguës ce qui facilite les mouvements des activistes de part et d’autre de la frontière. Leur valeur combative et leur agressivité sont toujours de mise. Pour s’en convaincre, il suffit de voir les difficultés énormes rencontrées pour la prise de la vieille ville de Mossoul.

Il ne faut pas négliger les wilayat (provinces) situées en dehors de cette zone, Daech étant particulièrement actif au Nigeria (et dans les pays avoisinants), en Egypte, un peu au Sahel (où Al-Qaida « canal historique » tient le haut du pavé), en Afghanistan où il vient de s’emparer de la région de Tora Bora qui fut un repaire historique de Ben Laden, au Pakistan, dans le Caucase et en Extrême-Orient où l’occupation de la ville de Marawi (Philippines) se prolonge malgré les efforts des forces gouvernementales appuyées par les Américains.

Et enfin, il y a les réseaux clandestins et autres « djihadistes solitaires » animés de l’idéologie salafiste-djihadiste qui peuvent frapper partout dans le monde. Les exemples récents d’actes terroristes en Europe et en Iran sont malheureusement parlants. Ils démontrent que l’on est loin d’en avoir terminé avec Daech, même quand le Proto-Etat aura disparu.

Mais le « grand jeu » qui a lieu sur le front syro-irakien oppose d’abord la famille royale saoudienne aux mollahs iraniens avec, en toile de fond, l’affrontement Etats-Unis – Russie agrémenté du problème kurde(1) qui devrait devenir bientôt explosif avec le référendum prévu au Kurdistan irakien.

L’opposition sunnite-chiite n’est en fin de comptes qu’un prétexte. C’est la survie même des régimes en place à Riyad et à Téhéran qui est en jeu. Sur le fond, les mollahs semblent bien plus solides sur leurs bases que les Saoud…

Quant à la guerre d’influence entre Washington et Moscou – avec l’Europe au milieu – qui se joue au Proche-Orient, elle va s’intensifier dans les mois et années à venir. Globalement, Washington a l’avantage sur tous les plans mais, selon le dicton populaire: « il ne faut pas vendre la peau de l’ours (russe) avant de l’avoir tué« .

http://www.atlantico.fr

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