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Par Benjamin Masse-Stamberger, journaliste et essayiste. 
 Jamais le décalage entre le « ça va mieux » claironné un peu partout et la réalité n’a été aussi criant.

« Emploi : cette fois, c’est vraiment reparti ! », titrait, euphorique, le quotidien Le Parisien ce lundi matin. « Qui dit plus d’emploi dit moins de chômage », est-il doctement expliqué dans l’article principal, en guise de démonstration. Le tout agrémenté des rituels commentaires d’économistes et autres témoignages de jeunes qui ont miraculeusement « trouvé le poste idéal », ou « décroché un CDI en moins d’un mois. »

Notre président est décidément trop fort : avant même qu’il ait pris la moindre mesure économique, les courbes s’inversent et se plient à sa volonté, là où son prédécesseur avait pédalé sans succès cinq années durant. Et l’on se prend à rêver que notre économie va de nouveau voguer victorieusement sur les eaux brillantes du plein-emploi.

Patatras ! Le soir même, on apprenait que les chiffres du chômage s’affichaient en hausse de 0,6 %, à près de 3,5 millions de demandeurs d’emploi pour la seule catégorie A. Un premier coup de canif dans le discours lénifiant qui a accompagné l’arrivée d’Emmanuel Macron à l’Elysée. Jamais, dans l’Histoire récente, on n’a pu observer un tel décalage entre la réalité économique et les contes de fées qui nous sont servis par les médias.

Certes, la croissance repart un peu en France, dans la zone euro et au niveau mondial. Mais entre ce léger frémissement et le redressement national annoncé à son de trompe, il y a un écart qui ressemble de plus en plus à un gouffre.

Histoires à dormir debout

Pourquoi ? Prenons les sujets un par un. La croissance mondiale, d’abord. On nous claironne qu’elle serait en plein redémarrage, comme au bon vieux temps de la « mondialisation heureuse ». Ainsi « Les Echos » titraient-ils, début juin, sur une « croissance mondiale au plus haut depuis six ans » avec une prévision de croissance de 3,5 % en 2017, contre 3 % en 2016. Grâce notamment à la bonne tenue des pays émergents – Chine en tête – et au redressement du commerce mondial. En oubliant de mentionner que cette croissance est très moyenne comparée à ses niveaux d’avant-crise, où elle s’établissait fréquemment au-delà des 4 %.

En omettant, aussi, de préciser que cette croissance est largement portée par la politique expansionniste des banques centrales – inédite par son ampleur dans l’Histoire. Or ces politiques finissent toujours de la même manière : dans le fossé. Tous les cinq, six ou sept ans, une crise qui, lorsqu’elle n’est pas systémique, voire très violente, prend du moins la forme d’une forte décrue, intervient invariablement pour corriger les excès de cette exubérance irrationnelle. La Banque Centrale Européenne, elle-même, a averti récemment sur les « nouveaux risques » qui pèsent sur la croissance mondiale. Ce phénomène de reflux financier est inévitable, et a toutes les chances d’intervenir dans les mois ou les années qui viennent, compte-tenu du resserrement en cours de la politique monétaire, aux États-Unis notamment. Ce reflux financier aura forcément des conséquences importantes sur la croissance mondiale.

Ensuite, la zone euro. Là encore, on nous raconte des histoires à dormir debout. Elle serait, si l’on en croit une interview récente dans Le Monde de Philipp Hildebrand, vice-président du fonds d’investissement BlackRock – et bien sûr totalement objectif – à l’aube « d’une décennie dorée ». Le propos est énoncé sans rire. Là encore, pas un mot des difficultés récurrentes des banques européennes, en Italie et en Espagne notamment. Ces jours-ci, plusieurs banques transalpines ont dû être secourues par l’État italien, alors même que l’on nous avait promis-juré-craché qu’avec l’Union Bancaire, tous ces sauvetages aux frais du contribuable appartenaient définitivement au passé.

Surtout, ces problèmes témoignent de la difficulté pour nombre de pays européens de purger les mauvaises créances de leurs banques, faute d’une croissance suffisante, et, surtout, du fait d’un niveau d’endettement des ménages et des entreprises qui demeure beaucoup trop élevé. Autant dire que la zone euro est bien loin d’être sortie d’affaire. Et l’on peut parier sans grand risque de se tromper qu’à la prochaine bourrasque – ou même au prochain vent violent – cette énième rustine que constitue l’Union bancaire volera en éclats avec pertes et fracas.

Macronmania

Reste la France. Notre pays demeure frappé par une croissance faible, un taux de chômage très élevé et des déficits qui, comme il est d’usage après les élections, s’avèrent « plus élevés que prévu ». Et qu’il faudra bien éponger d’une manière ou d’une autre. Extatiques, les commentateurs aux ordres nous annoncent une croissance à 1,6 % en 2017 – effectivement prévue par l’INSEE, contre 1,1 % en 2016. Mais ce niveau –  qui aurait fait blêmir de déception dirigeants et experts il y a encore quelques années – est à peine suffisant pour faire refluer un tant soit peu le chômage. Encore cette prévision n’est-elle valable que si les événement listés plus haut ne se produisent pas. Autant dire que ce n’est pas le plus probable.

Finalement, ces discours lénifiants pourraient porter à sourire, s’ils n’étaient aussi révélateurs de l’idée que se font ceux qui les produisent de l’intelligence de ceux à qui ils sont adressés. Surtout, on saisit aisément la visée de cette euphorie surjouée : faire enfin avaler les fameuses « réformes structurelles » aux Français, qui sont les derniers en Europe à refuser d’ingurgiter cette potion amère, fut-elle vendue comme du vin doux.

Enfin, ce discours est irresponsable, car il prépare inévitablement notre pays à des retours sur terre douloureux, tant la « Macronmania » a, depuis de longs mois, évacué le réel du champ de ses représentations. L’atterrissage risque d’être d’autant plus brutal que notre pays a déjà épuisé – que ce soit sur le plan politique ou économique – tous les recours qui auraient permis d’amortir les chocs qui s’annoncent.

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