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Par Arnaud Benedetti

Macron : de la connivence médiatique au « populisme » anti-journalistes

TRIBUNE – La République en Marche a annoncé son intention de se constituer « comme un média ». Pour le spécialiste de la communication Arnaud Benedetti, le Président de la République pourrait devenir un Prince-journaliste, rédacteur en chef de sa propre chronique.


Arnaud Benedetti est professeur-associé à la Sorbonne et coauteur de Communiquer, c’est vivre avec Dominique Wolton (Cherche-midi, 2016), de La communication avec Priscille Rivière (Economica, 2017) et auteur de La fin de la com’ (Les éditions du Cerf, 2017).


Le jeune Bonaparte triomphant dans sa campagne d’Italie a le tout premier compris l’usage politique des médias . C’est fort de cette prescience qu’il suscite nombre de gazettes relatant dans le sillage de ses armées victorieuses ses exploits transalpins. Quelque part il peut , à sa façon , être considéré comme le précurseur du plan média . Il inaugure ainsi la relation avec une presse naissante dont il mesure le rôle moteur dans la formation des opinions . À sa suite le 19 ème siècle , puis le 20 ème installent la figure du politique tout à la fois animal électoral et homme de média: Jaurès et L’humanité, Clemenceau et L’Aurore constituent autant d’exemples d’un rapprochement politico-médiatique qui irrigue une communication politique alors en gestation .

C’est donc une vieille histoire que celle du Prince et du journaliste , du pouvoir et des médias … Une histoire qui au rythme des progrès techniques ( radio , télévision , internet …) n’en finit pas de se répéter , lancinante , avec les mêmes interrogations , les mêmes soupçons: et si tout ceci n’était au fond qu’une instrumentalisation au service d’une bonne vieille propagande? Cette suspicion est alimentée, voire renforcée par la rencontre chronologiquement inopinée mais lourde de sens des totalitarismes des années trente et des moyens radiophoniques de masse . Cette représentation continue de hanter bien des perceptions dominantes à l’œuvre dans la relation hautement explosive entre médias et politiques …

Annonçant vouloir disposer de ses propres outils médiatiques , le mouvement du nouveau Président de la République a réactivé une crainte qui ne demande , puissance des imaginaires fantasmatiques oblige, qu’à ressurgir . Pour autant rien de surprenant dans cette annonce qui s’inscrit dans le droit fil d’une stratégie de communication qui ne laisse rien au hasard tant dans son esprit que dans ses pratiques . Emmanuel Macron , «Président-dircom’» s’il en est , importe en politique le modèle de la communication entrepreneuriale hyper-contrôlée , fortement régulante , soucieuse toujours plus d’intégrer ses propres médias d’entreprise afin de diffuser ses messages et ses contenus . Cette quête de l’or ou de la pureté , dénuée d’intermédiaires entre le Roi et ses sujets , le Monarque et son peuple, non seulement réenracine la tradition de la V ème République mais surtout s’autorise à bénéficier de toutes les potentialités relationnelles et expressives promises par les dispositifs digitaux .

D’autres , avant lui , principalement durant une campagne éprouvante pour les médias traditionnels , avaient fait le choix très politique , voire philosophique du rapport direct avec les opinions . Les «youtubers» de l’insoumission melenchoniste à gauche , les bloggers et autres twittos de l’insubordination frontiste et identitaire ont ouvert la voie d’une fronde médiatique qui postule que désormais chacun est en mesure de devenir son propre média , en rupture avec les visons et les codes des rédactions du monde d’avant , c’est-à-dire du monde pré-internet …

Emmanuel Macron avait tout au long de sa marche sur l’Elysée valorisé le vieux monde médiatique quand ses concurrents soufflaient le tsunami d’une agitprop digitale anti-système . Une fois au pouvoir , le jeune Président installa d’abord sans complexe une distance qui rompait avec dix années de promiscuité mediatico-politique. Coup de tonnerre supplémentaire , Jupiter vient ajouter à la stratégie de distanciation l’élan renversant de la subversion en s’érigeant soudainement , et à rebours de la félicité originelle des marcheurs et des rédacteurs le temps d’une élection , en machine médiatique revendiquée et s’assumant comme telle . La surprise ne naît pas tant d’un processus irréversiblement généré par la force technique de l’époque mais par la subite prise de conscience du phénomène par ceux qui dans le «mainstream médiatique» s’étaient convertis à bien des espoirs du macronisme victorieux … Ce basculement bouscule . Il constitue autant de «serpents qui sifflent sur les têtes» d’une micro-tragédie . Cet ultime pied-de-nez sonne le glas des noces printanières du «marchisme» et du médiatiquement correct . Il s’appuie également , non sans machiavélisme , sur la défiance dont les médias, assimilés aux élites , sont l’objet . Subliminalement , le macronisme n’hésite pas ainsi à jouer avec les codes d’un populisme «light», transgressif , pour redonner de la fierté aux invisibles .

Il ne constitue pas pour autant un danger pour la liberté de l’information . Loin de là, il libère subitement peut-être bien des professionnels des médias de leur admiration , voire parfois même de leur sidération devant les prouesses symboliques d’un Président tour à tour manageur , producteur , médiateur , et …rédacteur en chef de sa propre chronique.

S’essayant à rétablir la légitimité du politique dans toute son étendue , le Chef de l’État , à son corps défendant et encore n’est-ce pas assurément certain , restaure les conditions d’une presse se tenant à nouveau à bonne distance du pouvoir et susceptible ainsi d’exercer son esprit critique , au-delà de toutes les suspicions de connivence et de révérence . Qui sait: peut-être assistons-nous au crépuscule des «liaisons dangereuses»..

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