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Bill Law est un analyste du Moyen-Orient et un spécialiste des pays du Golfe.

De treize exigences à six « principes », il est clair que l’approche agressive de Mohammed ben Salmane et Mohammed ben Zayed contre le Qatar était une bêtise. Mais vont-ils en tirer les leçons ?

En lisant les informations sur la rencontre du 6 juillet au Caire des ministres des Affaires étrangères de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis, du Bahreïn et de l’Égypte et de leurs délibérations sur le Qatar, je me suis rappelé une ravissante comptine que mes enfants, adultes maintenant pour la plupart, aiment encore.

Elle s’appelle « The Grand Old Duke of York » (le grand vieux duc d’York). Voici les paroles :

Oh, the grand old Duke of York,

He had ten thousand men,

He marched them up to the top of

The hill and he marched

Them down again.

And when they were up they were up.

And when they were down they were down.

And when they were only half way up,

They were neither up nor down.

(répétition)

L’histoire indique que le duc, le deuxième fils du roi britannique George III, n’était pas un vieillard, mais plutôt un jeune homme de 30 ans lorsqu’il a reçu son premier haut commandement. Bien que Frederick ne se soit pas particulièrement distingué sur le champ de bataille, pour être juste, on lui doit une importante réorganisation de l’armée britannique.

Pourtant, cette chansonnette qui est née suite à une désastreuse campagne anglo-russe contre les Hollandais au cours de laquelle le duc et ses alliés russes ont dû battre en retraite de façon humiliante, restera son épitaphe à jamais.

Et quand ils étaient en bas

La déclaration du Caire avec ses six « principes » était une reculade après les treize exigences du 23 juin. Ces exigences, vous vous en souviendrez, comprenaient la fermeture d’Al Jazeera, la rupture des contacts avec les Frères musulmans, une réduction spectaculaire de la coopération avec l’Iran, le retrait des troupes turques du Qatar et la soumission à des contrôles mensuels externes de conformité. À cela s’ajoutaient des demandes publiques que les Qataris versent des milliards en réparations pour le préjudice qu’ils auraient causé à leurs voisins pendant et après le printemps arabe.

Le problème avec ces treize exigences est qu’elles ne laissaient aux Saoudiens et aux Émiratis que deux possibilités : aller jusqu’au bout ou reculer

Ce fut une capitulation inconditionnelle, une attaque sans précédent contre la souveraineté et l’indépendance d’un autre frère du CCG. Le ministre des Affaires étrangères du Qatar a déclaré à juste titre que cette liste d’exigences était impossible à accepter. Comme l’a formulé le ministre : « Tout le monde est conscient que ces demandes sont censées porter atteinte à la souveraineté de l’État du Qatar, museler la liberté d’expression et imposer un mécanisme de vérification et de probation au Qatar. »

Avant de revenir à l’idée principale, permettez-moi de prendre un bref moment pour savourer l’ironie de ces propos. Le Qatar, bien sûr, a arrêté et expulsé des journalistes étrangers qui ont raconté l’histoire des abus contre les migrants dans la construction des installations de la Coupe du monde 2022. Il a emprisonné un poète qui se moquait de la famille dirigeante. Donc, épargnez-moi les bêtises à propos de la liberté d’expression et je pourrais convenir sans rancune que le ministre était dans le mille avec ce qu’il a dit.

Le problème avec ces treize exigences est qu’elles ne laissaient aux Saoudiens et aux Émiratis que deux possibilités : aller jusqu’au bout ou reculer.

Il ne fait aucun doute qu’ils ont été encouragés par l’approbation de Donald Trump dans son discours du 21 mai à Riyad de leur droit de faire à peu près tout ce qu’ils voulaient. Et ses premiers tweets, profondément ignorants, affirmant que le Qatar était la source du financement du terrorisme, ont renforcé davantage leur confiance.

Un bombardier B-52 Stratofortress de l’armée de l’air américaine arrive à la base aérienne Al Udeid au Qatar en 2016 (AFP)

Le Donald ne savait-il pas qu’il y a 10 000 personnes en service à al-Udeid, la plus grande base aérienne américaine hors du continent américain et que cette base est située au… euh Qatar ?

Le Pentagone et le Département d’État n’ont pas trop tardé à informer leur commandant en chef que ce n’était peut-être pas une si bonne idée d’isoler et de se mettre à dos les Qataris qui, de tous les États du CCG, ont été de loin les plus favorables à l’armée américaine. Et ainsi, à l’énorme soulagement de MM. Mattis et Tillerson, Donald est retourné s’en prendre aux mensonges des médias américains.

Le Donald ne savait-il pas qu’il y a 10 000 personnes en service à al-Udeid ?

Pendant ce temps, sur la colline, Mohammed ben Salmane (MbS), et son partenaire dans la campagne contre le Qatar, le prince héritier des Émirats arabes unis Mohammed ben Zayed (MbZ) ont commencé à réaliser qu’ils perdaient la guerre des relations publiques et ressemblaient aux petites brutes du bloc arabe, battant le petit avorton parvenu. Leur image, comme on dit, n’était pas très reluisante dans ces circonstances.

Retour en 2014 ?

Et donc au Caire. Après la prolongation de deux jours d’un délai initial de dix jours pour répondre aux treize exigences et après avoir délibéré pendant un certain temps sur la réponse du Qatar à la demande, la bande des quatre a présenté des phrases tirées directement de « La diplomatie pour les nuls ».

La stratégie semble maintenant être de revenir à la détente précaire organisée par le Koweït en 2014

Fini le champ lexical de l’exigence, remplacé par un appel à des principes partagés tels que : « L’interdiction de tous les actes d’incitation et toutes les formes d’expression qui propagent, incitent, favorisent ou justifient la haine et la violence ». Ce n’est pas difficile d’y adhérer. Bien mieux que la fermeture d’Al Jazeera.

Ou encore : « La responsabilité de tous les États de la communauté internationale (sic) de s’opposer à toutes les formes d’extrémisme et de terrorisme comme une menace pour la paix et la sécurité internationales ». Cela constitue certainement une grande amélioration en ce qui concerne la soumission aux contrôles mensuels de conformité.

La stratégie semble maintenant être de revenir à la détente précaire organisée par le Koweït en 2014, après que les Saoudiens, les Émiratis et les Bahreïnis ont rappelé leurs ambassadeurs pour protester contre ce qu’ils considéraient comme, entre autres, une relation trop intime avec l’Iran. À l’époque, Tamim, nouvellement nommé émir du Qatar après l’abdication de son père, avait apparemment accepté un certain nombre de points, notamment limiter l’exubérance éditoriale d’Al Jazeera pour les Frères musulmans.

Et bien que Tamim ait accepté quelque chose – personne ne sait vraiment exactement quoi – peu de chose ont changé : les Qataris ont continué à soutenir les Frères musulmans, ainsi que le Hamas et d’autres groupes considérés comme terroristes. Al Jazeera a continué à se glisser dans la peau des Saoudiens.

Les adultes dans la salle

Il fallait faire quelque chose pour ramener les Qataris dans le droit chemin. Mais plutôt qu’une approche graduée, MbS et MbZ sont intervenus en force, prenant les Qataris complètement au dépourvu et les laissant profondément choqués.

Le grand perdant est… Mohammed ben Salmane. Encore une fois, sa nature éruptive et impulsive lui a causé des ennuis

Mais les Qataris se sont révélés beaucoup plus habiles au jeu de la diplomatie. Ils se sont comportés comme les adultes dans la salle. Ils restent calmes et réfléchis tandis que les médias en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis attisaient une frénésie guerrière. Les Qataris ont déclaré dans les faits : « nous sommes ouverts au dialogue mais, s’il vous plaît, ne pointez plus une arme sur notre tempe. »

Et vous pouvez être sûr que les Américains, les Allemands, les Italiens et même le ministère des Affaires étrangères britannique qui répugne à s’impliquer ont tout simplement dit à peu près la même chose.

Le Qatar cèdera un peu, sans aucun doute. Des relations calmes et diplomatiques seront restaurées mais pas encore tout de suite. Je doute que les Saoudiens fassent vraiment pression pour d’autres sanctions importantes.

Il en va de même pour les Émiratis, conscients du fait que les Qataris continuent de déplacer 185 millions de mètres carrés de gaz à travers Oman via le pipeline Dolphin vers les EAU à des prix inférieurs aux cours. Tout au long de la crise, les Qataris ont constamment et avec raison indiqué qu’ils ne fermeraient pas les vannes. Preuve supplémentaire de la maturité qatarie dans leur gestion de cette querelle.

Gagnants et perdants

Cela laisse la question des gagnants et des perdants. Le CCG est le plus faible dans cette querelle et ne guérira pas de sitôt, sinon jamais. L’Iran s’est effacé et a observé cet acte de folie avec une grande satisfaction.

Alors comptez les Iraniens parmi les gagnants. Et le grand perdant est … Mohammed ben Salmane. Encore une fois, sa nature éruptive et impulsive lui a causé des ennuis. Il s’est précipité dans la guerre avec le Yémen, pensant que ce serait une victoire facile. Plus de deux ans plus tard, la guerre continue avec des conséquences terribles pour le peuple yéménite.

Il a lancé sa reconstitution audacieuse de l’économie saoudienne, Vision 2030, avec une énorme publicité. Un an plus tard, une bonne partie de l’éclat s’est estompé. Le plus dommageable pour lui fut la marche arrière sur la réduction des salaires et pensions excessifs du secteur public. En septembre de l’année dernière, il a annoncé des réductions qui soustrayaient jusqu’à 40 % du salaire net des fonctionnaires. Et puis, en février, il a restauré le revenu perdu, réussissant à avoir l’air indécis alors que Vision 2030 trébuchait sur le premier obstacle.

Aujourd’hui, il a fait une gaffe diplomatique. Il a peut-être écarté son principal rival au trône, Mohammed ben Nayef, qui a perdu ses fonctions de prince héritier et ministre de l’Intérieur le 21 juin, ce qui équivalait à un coup d’État très saoudien. Mais à mesure que les erreurs commencent à s’accumuler, ses ennemis se multiplient au sein de la famille dirigeante.

Et comme Vision 2030 est à l’arrêt, le monde des affaires internationales commence à évaluer l’opportunité d’investir trop lourdement dans une économie saoudienne qui a besoin d’urgence d’argent étranger et d’un secteur privé valorisé si elle veut réaliser les changements fondamentaux que MbS estime nécessaires.

Sur trois fronts alors, militaire, économique et diplomatique, il a failli à la tâche.

Alors, que faire maintenant pour ce jeune prince pressé ? Après avoir marché jusqu’au sommet de la colline, Mohammed ben Salmane ne se retrouve ni en haut ni en bas. Incontestablement, il est un leader de l’énergie et de l’intelligence sans limites et il a frappé l’imagination des jeunes Saoudiens.

Mais est-il capable d’apprendre de ses erreurs passées ou continuera-t-il de se précipiter là où les plus sages ont choisi de ne pas s’aventurer ?

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