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Scarlett HADDAD 

En quelques heures, le climat général du pays s’est totalement modifié. Alors que, depuis le 4 novembre et l’annonce du Premier ministre Saad Hariri de sa démission à partir de Riyad, le pays avait plongé dans une sorte de marasme fataliste, il a suffi qu’il apparaisse à la porte de l’avion, dans la nuit du 21 au 22 novembre, pour que les Libanais retrouvent le sourire et l’espoir. Ils attendaient avec impatience de voir les retrouvailles entre M. Hariri et le président Michel Aoun, et ils ont été servis. L’émouvante accolade entre les deux hommes devant les caméras à l’occasion du défilé militaire a marqué les esprits. Certains ont été touchés par l’attitude de Saad Hariri et d’autres ont surpris des larmes dans les yeux du président. Mais ce qui a eu l’effet d’un choc positif, c’est la déclaration du Premier ministre à Baabda, avant la réception officielle, lorsqu’il a annoncé son intention de « surseoir » à sa démission, à la demande du chef de l’État, pour ouvrir la voie aux négociations. Autant l’annonce de la démission avait constitué un choc négatif pour les Libanais, autant la décision du 22 novembre a donc eu l’effet contraire. En réalité, si la très grande majorité des Libanais a été prise de court (positivement cette fois), trois personnalités au moins (ainsi que leurs cercles très proches et très réduits) n’ont pas été surprises : il s’agit de M. Aoun, du président de la Chambre, Nabih Berry, et de Saad Hariri lui-même.

Selon des milieux bien informés, ce serait même M. Berry qui aurait trouvé la formule littéraire et l’expression utilisée par Saad Hariri pour revenir quasiment sur sa démission. Dans la terminologie libanaise, il ne s’agit pas d’une suspension réelle, mais d’une décision d’accorder un délai avant de présenter la démission, le temps de voir comment va évoluer la situation. En même temps, c’est une reconnaissance indirecte de la position du président de la République qui avait refusé de considérer que la démission a été présentée tant que cela n’a pas été fait sur le territoire libanais. Aux yeux du Liban donc, le Premier ministre n’a pas présenté sa démission pour qu’il la suspende. Il attend un peu avant de le faire pour donner une chance aux négociations. Sans avoir à le déclarer ouvertement, le Premier ministre a donc reconnu indirectement qu’à Riyad, il n’avait pas agi de son plein gré. Jusqu’à ce qu’il annonce une décision contraire, le Premier ministre n’est donc pas démissionnaire et il peut convoquer un Conseil des ministres quand il le souhaite, même s’il n’a pas encore pris une décision à ce sujet.

Que s’est-il passé pour aboutir à un changement aussi radical d’attitude ?
Des sources qui ont suivi de près les développements depuis le 4 novembre racontent qu’en regardant la démission à la télévision, le chef de l’État a immédiatement senti que son Premier ministre n’agissait pas de son plein gré. À part les mesures immédiates prises pour préserver la stabilité du pays que tout le monde connaît désormais, il est aussitôt entré en contrat avec le président de la Chambre qui se trouvait au Caire où il avait prévu de rencontrer Saad Hariri le lendemain. Les deux hommes ont essayé de voir comment sortir le Premier ministre, et le Liban tout entier, de ce pétrin. Ils sont convenus de l’importance de le pousser à revenir sur cette annonce, mais pour cela, il fallait qu’il quitte l’Arabie. La première initiative a consisté dans le resserrement des rangs internes. Ensuite, ce fut la vaste campagne diplomatique. Le ministre des Affaires étrangères a pris en charge une partie des contacts et le directeur de la Sûreté générale a pris le relais. Les principaux pays qui ont rapidement répondu à la demande libanaise sont la France, et en particulier le président Emmanuel Macron, et l’Égypte en la personne de son président Abdel Fattah al-Sissi.

M. Macron a tenté de parler directement aux autorités saoudiennes pour leur expliquer qu’il fallait absolument que le Premier ministre puisse quitter Riyad avec sa famille, et M. Sissi a sollicité l’aide des Émirats arabes unis et en particulier l’intervention du prince héritier Mohammad ben Zayed qui a d’excellentes relations avec son homologue saoudien. Un véritable ballet de contacts diplomatiques (et d’autres qui le sont moins) s’est déroulé, notamment après la visite d’Emmanuel Macron à Riyad et sa rencontre de deux heures avec Mohammad ben Selmane, suivies de la visite du ministre Gebran Bassil en France, à partir de laquelle ce dernier a entamé une spectaculaire tournée européenne.

La France a alors imaginé le scénario d’un séjour à Paris de quelques semaines pour amortir le choc de « l’exfiltration » (le terme a été utilisé par la presse française) tout en insistant sur le fait que Saad Hariri est Premier ministre du Liban. Les personnalités concernées ont compris que le scénario privilégié était d’annuler les effets de la démission, mais il s’agissait de trouver un scénario acceptable pour les Saoudiens. Le Premier ministre a, de son côté, lancé des messages en ce sens en déclarant dans le cadre de l’entretien télévisé qu’il a accordé à Riyad qu’il considérait que le compromis présidentiel était toujours en vigueur. De même, Nabih Berry a fait une déclaration disant que « le fait de revenir sur la démission est une justice ». Le président Aoun, lui, a insisté sur l’importance de la présence de Saad Hariri à Baabda pour la fête de l’Indépendance. Le scénario final d’une escale à Paris suivie d’une autre au Caire a été mis au point pour montrer que le retour sur la démission bénéficie d’une couverture européenne (certains disent même américaine d’une façon discrète) et arabe.

Cet épisode terminé, il reste maintenant à mettre sur les rails un nouveau mode opérationnel au sein du gouvernement. Mais le climat hier était à l’optimisme, car ceux qui ont fait tout cela pour permettre à Saad Hariri de changer sa décision ne s’arrêteront pas en si bon chemin.

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