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Pour l’enseignante, le rapport remis au ministre de l’Éducation nationale par Pascal Charvet et David Bauduin doit être suivi des faits : il constitue un véritable plaidoyer en faveur des Langues et Cultures de l’Antiquité, qu’il est urgent d’enseigner de nouveau dans nos écoles.


Plutôt que du rapport insignifiant sur la relation parents-école de deux parlementaires LREM travaillant en mission «flash», parlons de ce rapport plus essentiel pour l’avenir de notre école qui a été remis au ministre Jean-Michel Blanquer. Le lundi 29 janvier, Pascal Charvet, (helléniste et IGEN) et David Bauduin (IA-IPR) ont ainsi rendu public leur rapport intitulé Les humanités au cœur de l’école, commandé cet été par le ministre de l’Éducation nationale. Analyse ayant nécessité plus de quatre mois de travail. Donc pas une «mission flash»…Le ministre affirme régulièrement vouloir porter une réflexion et une action pour redonner à l’école le sens de sa mission. Après des décennies de déconstruction, et après les dernières quatre années de singulière dévastation, l’école publique est en effet à la croisée des chemins. L’attente sociale est à son paroxysme, la défiance est générale. Mais parce que nous sommes français, que l’école est au cœur de notre histoire, que chez nous l’instruction est l’affaire de tous ce qui est assez singulier dans le monde, nous voulons encore y croire et attendons tous qu’une politique courageuse et innovante redonne à l’école son sens perdu. Il s’agit de revenir à la mission culturelle de l’école: instruire tous les enfants pour en faire des hommes et des femmes cultivés, libres de penser par eux-mêmes, et secondairement pour en faire des Français. Pour le reste, c’est à l’enseignement professionnel et/ou supérieur d’agir: l’école primaire et le secondaire ne sont pas là pour fabriquer des actifs prêts à l’emploi sur le marché du travail.

Instruire tous les enfants pour en faire des hommes et des femmes cultivés, libres de penser par eux-mêmes, et pour en faire des Français.

Ce rapport mérite d’être lu avec attention – et parfois délectation – car il propose une véritable vision de ce que pourrait être un enseignement des Langues et Cultures de l’Antiquité (LCA) qui permette aux élèves de mieux maîtriser leur langue, de mieux apprendre à réfléchir, à s’exprimer, à comprendre le monde. La revalorisation des LCA est urgente car leur déclin, déjà commencé il y a plus de quinze ans, a été acté par la réforme de Najat Vallaud-Belkacem. Son ministère a diffusé dans l’opinion les pires contre-vérités sur cet enseignement pour justifier sa destruction: passéiste, caduque, élitiste. On a tout entendu de la part des pédagogistes entourant la ministre. Le rapport de Charvet et Bauduin tord le cou à ces mensonges. Ainsi montre-t-il que l’enseignement des LCA, quand il touche clairement un public défavorisé, favorise leur meilleure réussite scolaire. Il faut en effet rompre avec cette exclusion des LCA des réseaux de l’éducation prioritaire voulus par la gauche misérabiliste de la mouvance Terra Nova. Ce think-tank de gauche qui proposa en 2016 (dans son rapport intitulé Que doit-on apprendre à l’école?) que la langue française ne soit plus la «langue exclusive» (sic) d’enseignement mais que les langues étrangères maternelles des élèves soient prises en compte pour favoriser leur entrée dans les apprentissages, notamment de la lecture! Cette idéologie qui pense «égalité des chances» en pavant l’enfer scolaire des élèves des milieux populaires de leurs bonnes intentions bobo-multiculturalistes et «inclusives», comme l’avançait aussi le rapport Thuot de sinistre mémoire…

À la rentrée 2017, 13 % d’élèves latinistes ou hellénistes ont été recensés. Nous n’avons pas encore retrouvé les 28 500 élèves perdus avec la réforme Vallaud-Belkacem (qui avait rendu cet enseignement optionnel dans le cadre d’activités transdisciplinaires appelées EPI) mais c’est en bonne voie puisqu’on compte aujourd’hui presque 23 000 élèves inscrits en LCA. Preuve d’une part de l’engouement des familles pour le latin-grec, et d’autre part qu’en quatre mois, le volontarisme politique peut inverser une réforme calamiteuse. On attend donc le même volontarisme sur la refonte profonde de l’enseignement du français en maternelle et primaire et celui des mathématiques, pour n’évoquer que les cas d’extrême urgence.

Sur la durée du quinquennat Hollande, 1 100 postes d’enseignants de lettres classiques avaient été perdus (sans qu’on entende beaucoup les syndicats partenaires-complices de Madame la Ministre). À la rentrée 2017, 9 240 enseignants sont en poste. L’offre ne peut donc pas encore répondre à la demande. Et nos collègues de LCA restent encore souvent isolés puisqu’ils sont seuls dans leur discipline au sein des effectifs d’enseignants. Les deux rapporteurs invitent à remédier à la «situation calamiteuse du recrutement» due à l’hémorragie des fermetures de classes de latin-grec. Espérons qu’ils soient entendus. Si le ministre ne visait d’ailleurs que l’efficacité, cela suffirait à le convaincre puisque les études montrent que les élèves latinistes ou hellénistes réussissent mieux que leurs camarades tant au brevet des collèges qu’au niveau du baccalauréat.

L’étude de la grammaire latine ou grecque permet une réelle compréhension de la structure du français, outre que son apprentissage construit une tournure d’esprit méthodique et rigoureuse.

La réflexion du rapport n’est pas que générale, elle est aussi concrète. Comment redonner sa place à cet enseignement laminé tant par une vision utilitaire de l’école que par une idéologie déconstructrice de la culture française? Malgré quelques rares ministres comme Chevènement ou Darcos qui ont tenté d’enrayer le déclin, la situation est critique. C’est pourquoi il ne faut pas céder sur la quotité horaire accordée aux LCA (7 heures de la classe de 5ème à la 3ème) comme le font encore trop d’établissements. Les enseignants de LCA doivent marchander leurs heures auprès du chef d’établissement, car les 7 heures ont été placées dans la dotation horaire complémentaire depuis la réforme Vallaud-Belkacem. Et ils ne font pas le poids face à des équipes disciplinaires plus fournies qui savent proposer des projets dans l’air du temps qui plairont mieux à l’inspection académique et au manager du collège (terme adéquat pour désigner certains principaux de collège). Il faut remettre ces horaires de LCA dans la dotation fixe et veiller à ce que la fameuse autonomie des établissements ne serve pas de prétexte pour tuer dans l’œuf tout effort de relance des LCA. Et pourquoi ne pas commencer dès la 6ème, en particulier dans les établissements de l’éducation prioritaire. Je suis personnellement favorable à ce que les LCA deviennent un enseignement obligatoire dans ces collèges-là! Cela contribuerait peut-être aussi à améliorer leur réputation.

Les LCA sont nécessaires pour tous les élèves, où qu’ils soient scolarisés, car le niveau de compréhension en français et d’expression écrite comme orale baisse à vue d’œil depuis des décennies. Toutes les enquêtes en témoignent malgré le déni des pédagogistes ayant fabriqué l’illettrisme actuel et donc contribué à la déculturation générale. L’étude de la grammaire latine ou grecque permet une réelle compréhension de la structure du français, outre que son apprentissage construit une tournure d’esprit méthodique et rigoureuse. Les auteurs du rapport ont d’ailleurs raison d’insister sur l’intérêt de l’apprentissage du lexique puisque l’on voit bien sur le terrain l’appauvrissement généralisé du bagage lexical des élèves. Il n’y a que les pédagogistes pour trouver enrichissants l’écriture SMS ou le sabir de certains élèves, mâtiné d’argot des cités, de mots étrangers inconnus de la population française et de formules inventées par des rappeurs se vantant de détester lire …

80% des mots de notre langue viennent du latin ou du grec ancien, il s’agit là d’un héritage tant linguistique que conceptuel. Nous pensons, malgré nous, comme des héritiers du monde gréco-latin. Notre littérature, notre langage commun, s’y réfèrent sans-cesse. Au nom de quelle bizarrerie idéologique en avons-nous privé au moins deux générations d’élèves? Parce que le paradigme technologique et/ou économiste a décrété que le passé n’a plus rien à nous apprendre de nous-mêmes? Parce que les bouleversements démographiques à l’œuvre en Europe justifieraient que nous oublions de quel héritage civilisationnel nous tenons?

Pourquoi redonner un nouvel élan aux LCA? Parce que les Humanités, terme remis à l’honneur par ce rapport, consistent précisément à produire un enseignement synonyme d’ouverture d’esprit, de formation intellectuelle de tout premier ordre faite d’exigence et de rigueur. Langues, cultures, histoire: l’étude de ces deux civilisations, matrices de la culture occidentale, aiguise l’activité intellectuelle de l’élève car elles exigent de la distance par rapport à un objet d’étude aussi lointain historiquement qu’il est proche de nous culturellement. Les LCA peuvent ancrer une formation générale de haut niveau car elles transmettent des savoirs, des savoir-être et des savoir-faire utiles à l’élève dans toutes les disciplines scolaires comme dans sa future vie d’adulte. Les LCA constituent bien un «foyer qui façonne notre langue et notre culture en constituant un modèle d’intelligibilité pour notre modernité et un facteur crucial d’intégration» comme l’écrivent les deux rapporteurs.

Langues, cultures, histoire : ces études aiguisent l’activité intellectuelle de l’élève.

Oui, il existe bien une dimension intégrative de la culture des humanités et ce rapport a le mérite de l’expliciter. Tous les élèves ont besoin de cet enracinement à l’aube d’un siècle où le déracinement culturel et national à l’œuvre en Europe risque de conduire à des catastrophes quand partout ailleurs dans le monde, les nations de moindre ou de grande influence géopolitique cherchent à valoriser leurs identités culturelles et nationales. Nous, Occidentaux européens ou nord-américains, sommes les seuls au monde à croire à la soupe de l’idéologie diversitaire, quitte à saboter l’universalisme des droits de l’Homme que nous avons inventé. Alors oui, l’enseignement du latin-grec, par sa dimension civilisationnelle, a une portée politique. Le gouvernement voudra-t-il l’assumer quitte à tourner le dos au discours de la société inclusive multiculturaliste dont le rapport Bergé-Descamps est la triste illustration? Au ministre Blanquer de trancher, nous pouvons donc avoir confiance. À moins que le maître des horloges n’ait donné d’autres instructions…

http://www.lefigaro.fr

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