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 Jacques Godron est président du Club du Grand Paris, une association de hauts fonctionnaires qui se donne pour objectif de promouvoir la métropole du grand Paris[1], en y consacrant même un Institut des Hautes Etudes des Métropoles, doté d’un conseil scientifique de 30 membres, rien de moins, dont l’originalité est de ne compter aucun scientifique pour laisser la place à un aréopage de préfets hors cadres, d’Inspecteurs de l’Education nationale et autres corps d’élites dont la contribution à la science n’est plus à établir. Et cette « métropole du grand Paris » de vouloir investir dans les regroupements de grandes écoles, les quartiers d’affaires, les clusters, la culture, le transport aérien et le tourisme d’affaires. Et pas question, proteste notre bâtisseur des lendemains qui chantent, d’affecter à cette métropole une compétence en matière de logement qui se chargerait d’une péréquation entre Ouest riche et Est pauvre. Non, cela ne servira pas à attirer « les milieux d’affaires internationaux, les CEO des quartiers généraux, les stars polyglottes de la culture, les pionniers de la R&D, les tycoons de la presse et de l’information, les hauts fonctionnaires internationaux et les fonds de pension »[2] qui n’ont que faire des inégalités, mais auront au contraire besoin de la prolifération d’immigrés low-cost. Tout cela, nous dit M. Godron, suppose « un mode de management subtil et accepté ».

Le mythe des classes créatives

Godron a un inspirateur, dans la pure tradition française d’adopter avec dix ans de retard des modes qui ont déjà échoué aux Etats-Unis, le professeur américain Richard Florida. Pour le professeur Florida, le véritable atout d’une ville pour attirer les entreprises n’est pas la panoplie d’exonérations fiscales que toutes proposent, mais la qualité de son capital humain. Jusqu’ici il n’a pas tort. Mais l’argument du professeur Florida, et la stratégie qu’il propose, est d’attirer d’abord ce capital humain et ensuite les entreprises, en partant de la supposition que les entreprises viennent s’installer là où est le talent, ce qui n’est pas faux non plus.

D’où son idée, les villes doivent attirer les « classes créatives » pour attirer les entreprises[3] et revitaliser le centre-ville des villes américaines. Celles-ci représentent 30% de la population et 70% du pouvoir d’achat et recouvrent les métiers de la haute technologie, du divertissement, du journalisme, de la finance, ou de l’artisanat d’art. Richard Florida a fait une fortune avec ses idées qui ont rencontré un grand succès en Amérique du Nord. Il a créé une société de conseil qui intervient auprès de nombreuses villes et propage ses théories dans le monde entier par des conférences facturées 35 000 dollars.

La ville de Milwaukee, cité industrielle en déclin, s’est lancée dans la refonte de son image pour attirer les classes créatives. Les résultats, mesurés à l’échelle de l’agglomération, sont inexistants[4], alors que les investissements ciblés concentrés dans le centre se sont faits au détriment du financement des équipements destinés à l’ensemble de la population. L’approche de Richard Florida ne fonctionne pas, sauf pour les honoraires que lui versent des maires qui ont tout attendu de l’arrivée des « classes créatives ». Pourquoi ?

Une étude approfondie sur un ensemble de villes en Europe et en Amérique du Nord, a montré que lesdites « classes créatives » sont en fait fort peu mobiles et bien loin du mythe des smart people mondialisés qui se déplaceraient au gré de leurs envies[5]. L’étude montre que plus de la moitié des enquêtés vivent dans la ville où ils sont nés et ont fait leurs études. Pourquoi les talents choisissent-ils de s’installer dans une ville ? « La raison principale de leur arrivée est l’emploi (51,2%) et d’une façon générale les hard factors (69,9%). Les soft factors ne représentent que 10,3%, à peine plus que dans la population d’ensemble »[6]. Les facteurs soft réellement efficaces qui ressortent de l’enquête sont liés au cadre naturel et à l’ambiance de la ville, qui sont peu susceptibles d’être affectés par des politiques publiques.

Richard Florida commet l’erreur classique de confondre corrélation et causalité. La culture d’une ville lui vient de son histoire et de sa tradition industrielle et non d’une décision politique et d’un bricolage qui créerait un « capital culturel ». Une culture est le produit d’une émergence endogène produite par l’histoire. L’approche de Richard Florida est au contraire totalement exogène : il suffirait d’importer des « classes créatives » selon sa recette des « trois T » : talents, technologie, tolérance.

Le talent est somme toute très conservateur et ne se précipite pour habiter le quartier de Bellevue à Seattle – quartier regroupant une partie de la « classe créative » qui travaille chez Microsoft et qui, contrairement à la théorie de Florida, choisit de s’isoler du centre-ville – que s’il y est attiré par les hauts salaires des firmes du numérique qui lui permettront de payer les loyers mirobolants qui y sont pratiqués. Florida établit une relation causale entre le talent et le développement économique. Or, l’histoire économique nous apprend que le talent est un processus endogène qui procède du développement et qui ensuite, dans une relation circulaire et cumulative, attire de nouveaux talents.

La focalisation sur la technologie suppose que seules les firmes high-techs sont  la base d’une dynamique territoriale, alors qu’il y a un dynamisme ignoré des villes qui héritent d’un passé technologique obsolète (en France, le cas des villes de Saint-Amand-Montrond, de Loos en Gohelle, de Vitry-le-François, entre autres, qui succède à la reconversion spectaculaire de Cholet) et qui se montrent capables d’innover et de se reconvertir à partir de leur capital social, de leurs institutions informelles et de leur histoire.

Le troisième T de Richard Florida, la tolérance, s’inscrit dans la vénération contemporaine pour le relativisme. Florida a même inventé un gay index qui corrèle le taux d’homosexuels dans la ville et sa créativité. Les homosexuels joueraient le rôle d’un marqueur de créativité comme les canaris dans les mines de charbon marquaient la présence de grisou. S’y ajoute un indice bohémien pour corréler les comportements de marginal chic et la créativité. Pour Florida, une ville qui n’aurait pas de communauté gay ni de bars rock ouverts jusqu’à trois heures du matin, n’a pas d’avenir industriel. Là encore, il confond corrélation et causalité. Que l’industrialisation ait produit une évolution des mœurs – désirable ou non désirable – est une évidence, mais en faire une causalité relève du sophisme.

Quand la diversité devient ghetto

L’idée que la diversité est corrélée à la créativité peut sembler séduisante au premier. Mais il s’agit en réalité d’une fausse diversité et une fausse créativité puisqu’elle repose sur des standards sociaux qui sont, au-delà des apparences, très rigides et génèrent un effet de rendements croissants : les mêmes appellent les mêmes, ce qui est d’ailleurs contenu dans l’idée de « classe créative » qui ne concernerait que 30% de la population qui sort grosso modo des mêmes écoles et des mêmes types de cursus académique et qui vénèrent les mêmes standards culturels.

L’échec de ces théories est patent aux Etats-Unis et s’est traduit par la création de ghettos de riches comme à Seattle et une explosion du prix des logements qui fait que les mêmes se retrouvent de plus en plus avec les mêmes. Richard Florida a fait fortune, il est l’un des conférenciers les mieux payés au monde. Il reconnaît aujourd’hui qu’il s’est trompé, a publié un nouveau livre et continue à faire des conférences à 35 000 dollars pour expliquer que ses théories n’ont fait que renforcer les inégalités sociales, la ségrégation entre riches et moins riches au nom de la diversité, et contribuer au développement de la gentrification[7] des villes qui voient le centre-ville capturé par une nouvelle élite branchée qui expulse le peuple old school vers la périphérie, mais qu’il n’en est pas responsable[8]. Il prône désormais « la créativité pour tous » et la construction de logements sociaux, voire le contrôle des loyers…toujours pour 35000 dollars.

En fait, Richard Florida et ses théories n’ont fait qu’accélérer le processus de gentrification qui touche les classes populaires remplacées par les nouvelles classes petites-bourgeoises qui profitent de la hausse du prix du foncier et de l’immobilier et la stimulent en réhabilitant – ou plus souvent faisant réhabiliter sur fonds publics[9] – des quartiers populaires anciens.

Spas pour chiens et indice hipster

La ville de Seattle a tout fait pour se conformer à la politique des trois T en lien avec les grandes entreprises de la ville, Microsoft et Amazon. Son plan d’urbanisme a autorisé la reconversion des anciennes usines en bureaux modernes pour salariés de la « classe créative », qui ont leurs pistes cyclables et leurs jardins bios. Toutes les minorités ont leur programme de lutte contre la discrimination et la ville a gagné en 2012 le titre de « meilleure ville pour les hipsters », selon l’indice hipster qui mesure le nombre de tatoueurs, de vendeurs de vélos, de cafés indépendants ouverts la nuit, de brasseries artisanales, de friperies et de magasins de disques (vinyles)[10]. Ce sont bien sûr les emplois offerts par Amazon et Microsoft qui ont attiré les diplômés à Seattle qui attachent du prix à s’installer et à loger leurs collaborateurs en centre-ville.

Figure 1: Classement des villes selon l’indice hipster

Les anciens quartiers ouvriers se transforment en immeubles sophistiqués hors de prix offrant une coopérative d’élevage de poulets bios et des spas pour chats et chiens. Tout étant fait pour la « classe créative » les classes populaires sont refoulées à la périphérie, la ville ne pouvant loger les travailleurs peu qualifiés (serveurs, caissiers, vendeurs…) dont elle a besoin : il faut toujours des immigrés low-cost pour livrer les pizzas commandées sur internet.

La ville créative de Richard Florida croule sous les bons sentiments, les politiques d’apparence progressistes de « lutte contre les discriminations », mais « les incantations à la diversité ethnique et sexuelle se traduisent indirectement par un recul de la diversité sociale (…) dans les comtés de Grant ou d’Adams, les drapeaux arc-en-ciel sont inexistants, tout comme les clubs de yoga et les marchands de  vinyles(…) D’ici le progressisme à la mode de Seattle qui promeut la diversité, mais favorise un entre soi de créatifs… qui prônent un développement vert alors que l’économie locale dépend de l’exploitation intensive du bois et des sols, ressemble à une incongruité »[11].

70% d’inutiles

Que sont devenus les 70% qui ne sont pas « créatifs » selon ces théories ? Des « inutiles » selon l’économiste Pierre-Noel Giraud[12]. Des chômeurs perpétuels vivants de petits boulots et d’assistanat, des exclus du système qui ne songent même plus à y rentrer, qui vivent à la périphérie des « classes créatives », des immigrés low-cost pour promener les chiens et livrer les pizzas. La pire des inégalités, celles de ceux qui n’ont plus d’avenir à construire, qui n’ont plus à lutter, qui n’ont plus d’horizon. « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien comparée à la misère de ne pas être exploité du tout », écrivait en 1962 l’économiste Joan Robinson. La vieille classe ouvrière old school luttait pour un avenir meilleur, s’organisait pour améliorer sa condition, avait créé les sociétés de secours mutuel, les bourses du travail, les syndicats, des mouvements de jeunesse, de tourisme populaire, croyait en des lendemains qui chanteraient dans un présent que l’on organisait dans la solidarité de classe.

La ville des classes créatives rejette ce vieux peuple avec ses droits sociaux et ses solidarités. Elle y préfère ces armées de précaires, « inutiles » et sans espoir, inorganisés et incapables de se défendre d’une autre manière que par des émeutes urbaines sporadiques. Ce phénomène est mondial, décrit par la sociologue américaine Saskia Sassen,[13] et est la conséquence de la mondialisation financière et de la dérégulation qui concentre les fonctions de commandement dans quelques grandes villes auxquelles il s’agit d’être connecté. En France, c’est la France périphérique [14] qui n’est plus prise en charge par la France d’en haut, phénomène également mondial, car elle n’en a plus besoin : les inutiles lui suffisent.

 

Voilà donc le projet de M. Godron. Faire du Grand Paris une métropole avec ses 70% d’inutiles qui remplaceront le vieux peuple ringard avec ses droits sociaux. Son « mode de management subtil et accepté » ne va qu’étendre à la région la politique des mairies de gauche à Paris. Le résultat, nous dit Christophe Guilluy : « Paris est le stade suprême du nouveau capitalisme. Un capitalisme cool qui offre tous les avantages de l’économie de marché sans les inconvénients de la « lutte des classes ».

Mais tout cela sous l’aspect cool des « classes créatives » : les Rougon-Macquart sont désormais déguisés en hipsters.

Notes:

[1] “Grand Paris: Réussir la métropole”, Jacques Godron, Revue des Anciens Elèves de l’ENA, novembre 2017.

[2] Jacques Godron, La Tribune 31 mars 2015

[3] Richard Florida, The Rise of the Creative Class, 2002, Basic books, N.Y réed 2012, 2002, Basic books, N.Y réed 2012

[4] Zimmerman, Jeffrey (2008), “From brew town to cool town : Neoliberalism and the creative city development strategy in Milwaukee,” Cities, 25, p. 230–242.

[5] Boschma, R. & Fritsch, M. (2007), “Creative Class and Regional Growth – Empirical Evidence from Eight European Countries,” Jena Economic Research Papers, 2007-066.

[6]Denis Eckert & Michel Grossetti & Hélène Martin-Brelot  « La classe créative au secours des villes ? », 28 février 2012, in La vie des idées

[7] La gentrification est un phénomène urbain par lequel des personnes plus aisées s’approprient un espace initialement occupé par des habitants moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d’une couche sociale supérieure. Le terme est formé à partir du mot anglais gentry qui désigne la petite noblesse, et dans, un sens péjoratif, les nouveaux parvenus.

[8] Oliver Wainwright “‘Everything is gentrification now’: but Richard Florida isn’t sorry” The Guardian, Oct 26 2017

[9] Pour une étude détaillée du processus de gentrification, voir le livre de la géographe Anne Clerval « Paris sans le peuple, la gentrification de la capitale », La Découverte, 20

16.[10] « Study: Seattle tops Portland as most ‘hipster’ city in U.S.”, Inforgroup, http://www.infogroup.com/defining-the-hippest-us-cities-infographic

[11] Benoit Bréville “Grandes villes et bons sentiments”, Le Monde Diplomatique Novembre 2017

[12] Giraud P.-N., 2015, L’Homme inutile. Du bon usage de l’économie, Paris, Odile Jacob, Coll. Economie

[13] Saskia Sassen « Cities in a world economy » Columbia University, 2012.

[14] Christophe Guilluy « La France périphérique, Comment on a sacrifié les classes populaires », Flammarion, 2014.

https://claude-rochet.fr/

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