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David Gossart

Les juifs boudent-ils vraiment la « petite Jérusalem » ?

Les communautés juives villeurbannaises connaissent « un reflux », s’alarme la présidente du Crif, Nicole Bornstein. Elle n’est pas la seule à constater ces départs, attribués à un sentiment d’insécurité, mais pas seulement. Changement de génération, évolution de la ville ou encore volonté de s’éloigner de quartiers marqués par la pratique religieuse témoignent d’une profonde évolution.

Depuis une poignée d’années, Villeurbanne, souvent surnommée la « petite Jérusalem » en raison de sa forte proportion de population juive, voit de plus en plus de familles franchir ses portes, valises à la main, pour aller habiter ailleurs. Ils s’en vont vers le 6e arrondissement tout proche, vers Écully pour les plus aisés, ou filent s’installer en Israël pour ceux davantage attachés à leur identité. Si le mouvement est difficilement chiffrable, il est réel, bien que progressif, selon les membres des différentes communautés juives de la ville. Sur une métropole qui compterait plus de 30 000 personnes de confession juive, 10 000 environ habiteraient Villeurbanne. Selon le degré d’enthousiasme ou de prudence de votre interlocuteur, les juifs représenteraient ainsi entre 8 et 12 % des Villeurbannais, ce qui en fait la communauté juive la plus importante de la région. « Probablement la plus dense de France après Sarcelles » , complète le président du consistoire israélite de Villeurbanne, Yves Semhoun. Pourtant, ceux qui choisissent de s’éloigner sont le plus souvent les jeunes trentenaires- quadra, arrivés à une période charnière de leur vie, entre mariage et naissance du premier enfant. Le départ vise parfois à se rapprocher des nouveaux lieux de travail, de professions qui ont changé en même temps que les générations ont passé : l’emploi dans le numérique se polarise par exemple à Confluence. « J’ai un ami qui travaille chez Habitat et Humanisme rue André- Bollier ( 7e arrondissement), un dentiste qui a pris un cabinet près du métro d’Oullins en habitant le 8e, il y a des prothésistes dentaires, des vendeurs de panneaux solaires… » , énumère, à titre d’exemples de ce déplacement professionnel, Michael Barer, un cadre de la communauté et consultant en judaïsme notamment auprès des écoles de la région, gérant du site comprendrelejudaisme. com

De moins en moins d’ouvertures de commerces. Cette génération enclenche ainsi un nouveau tournant dans une histoire commencée dès les années trente ( lire encadré page suivante), une population principalement située autour des secteurs de Cusset, Gratte- Ciel, Charpennes, République, Maison Neuve. Les quartiers de SaintJean et des Buers ont, eux, été peu à peu abandonnés. Comme dans les territoires limitrophes de Vaulx- en- Velin, Vénissieux, La Duchère, Rillieux, Saint- Fons, la cohabitation parfois difficile entre communautés de religions différentes a poussé à « un recentrage sur l’axe Charpennes- Cusset, avec un bout également autour de la rue Francis- de- Pressensé, où se trouve l’école Beth Menahem » , constate Yves Semhoun. Riche de sa dizaine de restaurants et de ses épiceries casher, de sa synagogue consistoriale et de pas moins d’une vingtaine de lieux de culte différents, Villeurbanne est le principal pôle d’attractivité pour qui cherche à conserver les commodités à proximité. Mais celles- ci auraient tendance à stagner, voire à s’effriter, comme le constate Ilan, 25 ans. « Ceux qui sont implantés le sont bel et bien, mais ça n’ouvre plus, il n’y a plus qu’une boucherie casher et les nouveaux restaurants, les commerces qui se montent se rapprochent du 6e. Même les synagogues se déplacent pour suivre la population : une synagogue qui s’était montée rue Sainte- Catherine a fermé et s’est remontée dans le 6e, rue Cuvier, avec les mêmes personnes » , ajoute ce jeune homme bien impliqué dans la vie associative et dont les parents, arrivés de La Duchère il y a quelques décennies, ont déménagé depuis pour Les Brotteaux.

Malaise sécuritaire Faut- il pour autant s’inquiéter de ces départs ? Oui, pour la présidente du Crif Auvergne Rhône- Alpes Nicole Bornstein, qui attribue la situation au sentiment d’insécurité qui règne dans la métropole.

Malgré la relative quiétude actuelle, « il y a régulièrement des actes d’incivilité, comme des piqûres de rappel » , reconnaît Michael Barer, un cadre de la communauté.

Cette dernière a publiquement évoqué ce « reflux des populations juives de Villeurbanne » lors du dîner annuel du conseil représentatif, le 25 janvier dernier, interpellant Gérard Collomb à cet égard. Une parole forte, qui a « considérablement surpris » plusieurs élus villeurbannais. « La communauté juive de Villeurbanne connaît les mêmes questions que la communauté juive française. Les services de l’État n’ont, par ailleurs, pas alerté la municipalité ces derniers mois d’un problème spécifique à la ville » , explique laconiquement la mairie dans une réponse communiquée par mail. Preuve que le sujet est délicat, le premier adjoint Prosper Kabalo, pourtant souvent cité comme un relais entre les communautés et la mairie, n’a pas souhaité répondre à nos questions. Quant aux habitants, représentants communautaires ou associatifs, ils critiquent volontiers le caractère alarmiste des propos de la présidente du Crif, tout en reconnaissant qu’elle est dans son rôle. Et même ceux qui tempèrent l’ampleur de la crainte sécuritaire confirment dans le même temps la réalité de ce « poids » permanent, sous- jacent, malgré la relative quiétude actuelle. « Il y a régulièrement des piqûres de rappel, des gestes d’incivilité » , reconnaît Michael Barer. Pour Yves Semhoun, « il y a des résurgences mais ce n’est pas la zone ! Je porte toujours la kippa et il ne s’est jamais rien passé, je ne me sens pas en insécurité. Il y a un malaise, mais rien de concret » . Les nombreux commerces casher de la ville témoignent de la densité de la communauté. Mais les ouvertures de nouvelles boutiques se font plus rares.

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