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Par Luc Ferry
Le mouvement transhumaniste, qu’on confond souvent à tort avec un posthumanisme, n’a en réalité qu’un objectif fondamental : lutter contre le vieillissement afin de retarder autant qu’il est possible la mort naturelle. Or le projet se heurte aujourd’hui à cinq grandes critiques.

 La première se déploie au nom du divin et relève de la logique déjà développée de manière limpide dans le Catéchisme officiel du Vatican qui prohibe les PMA, les manipulations génétiques et l’euthanasie active. Dans tous ces cas de figure, l’Église reproche à l’Homme de se prendre pour Dieu, de pécher par hybris, par orgueil et démesure, tout ce qui touche au vivant appartenant à Dieu et à Lui seul.

La deuxième critique s’effectue au nom de « l’ouverture à l’Être » et de la bienveillante acceptation de ce qui nous est donné, que cette donation vienne d’un Dieu ou de Dame Nature. Cette argumentation est parfaitement développée par Michael Sandel, le philosophe américain aujourd’hui le plus lu dans le monde, dans son petit essai intitulé La Perfection en procès.

Une troisième critique, plus platement politique, se déploie au nom de l’anticapitalisme. On la trouve notamment chez Jacques Testart ou José Bové, et plus généralement chez les anciens trotskystes. Ayant retrouvé leur ennemi de toujours, l’affairisme américanisé, bien que perclus de rhumatismes au physique comme au mental, leur haine atavique de la liberté reprend du service. C’est reparti comme en 14, ou plutôt comme en 68 : le Grand Capital serait derrière toute cette machinerie qui ne vise qu’à recréer des inégalités afin de mieux assurer l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Bien plus, c’est le fascisme, voire le nazisme, qui se pointerait à l’horizon, le transhumanisme n’étant que le nouveau nom de l’eugénisme hitlérien, « stade ultime du capitalisme », selon l’heureuse formule léniniste.

Une quatrième critique se veut plus factuelle. Elle dénonce « l’imposture transhumaniste » au nom de la « vraie science ». À l’en croire, il serait impossible de dépasser certaines limites génétiques, l’humain étant programmé pour vieillir et mourir sans qu’il soit possible de stopper les processus de sénescence au-delà d’un certain seuil. Le problème, c’est que la recherche sur les cellules-souches, la médecine réparatrice, l’hybridation homme/ machine, les thérapies génétiques rendues possibles par le Crispr-Cas9 (un génial sécateur d’ADN), l’éradication des cellules sénescentes et les nanotechnologies ouvrent des horizons nouveaux à la recherche dont nul ne peut dire aujourd’hui à quoi elle ressemblera dans deux siècles, ce qui semble beaucoup à l’échelle individuelle, mais qui n’est qu’un clin d’oeil au regard de l’histoire universelle. Du reste, si cette argumentation était vraiment sûre d’elle-même, il n’y aurait pas lieu de s’en faire à l’excès : le transhumanisme ne serait qu’une fiction, une lubie sans retombée réelle.

Enfin, une dernière critique, celle-là purement philosophique, défend l’idée qu’une vie non limitée par la mort ou même seulement ouverte sur un temps très long, perdrait tout son sens, l’être humain étant voué à la paresse et à l’inaction. Je laisse ici de côté les problèmes factuels touchant la démographie, l’écologie ou l’économie politique, tous liés finalement à la question de la surpopulation qu’engendrerait le transhumanisme s’il atteignait ses objectifs. Le problème de ces critiques, quelle que soit ici ou là leur pertinence, est double. Même en se situant de leur point de vue, celui d’une hostilité radicale, il est de fait que la plus grande partie de la population n’a aucune envie ni de mourir, ni de vieillir. L’augmentation des dépenses de santé, le succès de la chirurgie plastique et des produits cosmétiques en témoignent tous les jours de manière éclatante.

Les bioconservateurs n’arrêteront jamais les progrès qu’ils redoutent. En plaidant sans effet réel pour leur interdiction pure et simple, ils risquent seulement d’occulter la seule question qui vaille, non pas celle de la prohibition, mais celle de la nécessaire régulation. Car le problème n’est pas tant lié à la technique qu’à la perversité humaine qui engendra au XXe siècle des centaines de millions de morts sans recours à des technologies nouvelles. Les géants du Net rendent service au consommateur et nous, vieux Européens, nous protégeons le citoyen. Ils ont les Gafa, nous avons la Cnil, or il nous faudrait les deux. À défaut, nous mourrons avant l’âge, certes républicains et fiers de l’être, mais colonisés par eux.

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