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Par Elijah J. Magnier

Traduction : Daniel G.

L’ordre exécutif prévoyant le retrait de la Syrie a été signé aux USA, ce qui indique que le président Trump est résolu à rappeler les quelques milliers de militaires américains se trouvant en Syrie. Il est bien connu que les troupes régulières sont beaucoup plus vulnérables pendant les opérations de retrait qu’au combat ou lorsqu’elles prennent position. Par conséquent, le retrait annoncé qui, semble-il, ira de l’avant malgré le scepticisme généralisé en Syrie et en Irak, va probablement prendre moins de temps que les cent jours prévus. Le commandement militaire des USA garde les dates secrètes pour éviter les pertes. Bien que le départ des USA soit fort bien accueilli par toutes les parties en Syrie et autour (exception faite des Kurdes), Trump laisse intentionnellement derrière lui une situation très chaotique au Levant, en ouvrant une trappe mortelle pour la Russie au premier chef, mais aussi pour l’Iran et la Turquie.

À en juger par ce que les présidents Trump et Erdogan se sont dit pendant leurs dernières conversations téléphoniques, il y a lieu de croire que l’administration américaine a décidé de laisser la Syrie aux mains de la Turquie. C’est loin d’être innocent. En effet, le Pentagone a délibérément poussé plusieurs milliers de combattants de Daech dans le secteur qu’il contrôle sur la rive orientale de l’Euphrate, face à l’armée syrienne et ses alliés sur le front de Deir Ezzor. Cela signifie qu’en cas de retrait en coordination avec la Turquie, les troupes d’Ankara pourront se déployer dans la province kurdo-arabe d’Hassaké, à partir peut-être de Manbij ou Tal Abiad,sans rencontrer de résistance de la part de Daech tout simplement parce Daech n’a aucune présence dans le secteur. Les deux villes sont à des milliers de kilomètres de la zone contrôlée par Daech le long de l’Euphrate à Deir Ezzor.

En cas d’une attaque soudaine de la Turquie, les forces kurdes des Unités de protection du peuple YPG (le PKK syrien) devront se précipiter devant les troupes turques en progression pour tenter de les ralentir en attendant l’aide du gouvernement syrien et pour permettre aux civils de quitter la zone vers des secteurs contrôlés par Damas ou de fuir en direction du Kurdistan irakien. Pareil mouvement aurait des conséquences sur la relation turco-russo-syrienne. Moscou a déjà averti la Turquie contre une avancée au nord-est de la Syrie. Toute avancée, y compris par les mandataires djihadistes de la Turquie en Syrie, qui sont massés à la frontière des provinces contrôlées par les Kurdes, va entraîner un chamboulement dans les relations entre Moscou et Ankara et entre Moscou et Damas. Pareil réalignement ne peut être évité que si le président Erdogan résiste à toute tentative d’invasion et adhère à l’optique de la Russie, qui préfère que le départ des USA soit suivi de discussions à propos de l’avenir de la région.

D’après des sources bien informées en Syrie, la Turquie songeait déjà à annexer le nord de la Syrie plutôt qu’à l’occuper. Toute occupation du territoire syrien entraînera des complications sur le plan international en l’absence de reconnaissance par les autres pays. Cependant, le nord de Chypre a appris à la Turquie qu’une annexion peut continuer pendant des décennies, parsemée de quelques réactions sporadiques de la communauté internationale. L’annexion de la Crimée par la Russie pourrait avoir créé un précédent.

Si Erdogan ne se synchronise pas avec la Russie et l’Iran, le front d’Idlib s’ouvrira. Les prétextes ne manquent pas, puisque les djihadistes n’arrêtent pas de violer le cessez-le-feu convenu à Astana. Une invasion turque amènera l’armée syrienne à attaquer Idlib et sa région rurale sous contrôle djihadiste, ainsi que Daech sur l’Euphrate afin d’obtenir une victoire rapide.

Tout massacre et toute attaque possible de Daech dans les provinces contrôlées par les Kurdes donnera une légitimité morale rétroactive à l’occupation américaine du territoire syrien ces dernières années. Les experts et les responsables de l’administration américaine diront au monde comment la présence illégale des USA en Syrie a permis de combattre le terrorisme (Daech).

Les négociations se poursuiventà Damas, où les Kurdes et les représentants du gouvernement s’entendent mieux sur la façon de combattre ensemble Daech une fois que les USA retireront toutes leurs forces, ce qui devrait se faire en moins d’un mois.

Une coordination est nécessaire pour créer un passage sûr de façon à prendre Daech en tenaille sur plusieurs fronts le long de l’Euphrate avant que le groupe armé ne s’étende dans la vaste région d’Hassaké. Cette bataille décisive pour éliminer la présence de Daech nécessitera le soutien de l’armée de l’air russe, des forces spéciales syriennes, des forces terrestres alliées de l’Iran et du Hezbollah, ce que n’ont pas eu le temps de faire les USA pendant les dernières années de leur occupation de ce même secteur.

Les YPG devront coopérer avec la Russie après avoir combattu sous le commandement des USA pendant de nombreuses années. Simultanément, d’autres forces syriennes et alliées convergeront vers Idlib afin d’empêcher les djihadistes de tirer avantage de l’opération visant à exterminer Daech pour lancer une attaque.

Pour la Turquie, tout plan unilatéral d’entrer en Syrie sans coordination avec la Russie n’est pas vraiment à son avantage. Le retrait des USA ne permettra pas à la Turquie d’atteindre Daech ou les riches gisements pétrolifères et gaziers de Deir Ezzor, dont ceux d’al-Omar et de Conoco. Ces gisements seront visés et pris par les forces du gouvernement syrien et ses alliés seulement une fois que les USA auront retiré leurs forces. En février dernier, Damas a ordonné à ses troupes de traverser l’Euphrate dans l’espoir d’attaquer Daech et de prendre le contrôle des champs pétrolifères et gaziers. Elles ont alors subi une attaque de la coalition des USA, ce qui a coûté la vie à des centaines de Syriens et de Russes à l’emploi du groupe Wagner.

La capacité au combat des Turcs n’a pas été vraiment impressionnante lorsqu’ils ont été confrontés à Daech dans différentes régions, dont Jarablous, Al Rai et Dabiq en 2016. Les forces d’Ankara ont pu contrôler ces villes seulement après avoir conclu un accord avec Daech, qui avait réussi à absorber la première vague d’attaque et d’infliger des pertes sévères aux forces turques durant les premières semaines. Daech ne s’est retiré qu’une fois la bataille perdue après avoir été attaqué de l’arrière.

Il est probable que ni l’armée turque et ses alliés, pas plus que les YPG kurdes, sont capables de défaire Daech à eux seuls. L’armée syrienne, par contre, avec l’aide de ses alliés et des Russes, ont fait sortir Daech de nombreux endroits sur le territoire syrien dont Palmyre, Suweida et la steppe environnante, sur des dizaines de milliers de kilomètres, en menant à la fois une guerre urbaine et une guerre ouverte.

Chose certaine, les Kurdes ont tout à perdre de la décision de Trump de retirer ses troupes, comme il l’indique un peu plus chaque jour pour mettre fin à son occupation du nord-est de la Syrie en faveur de la Turquie. Ils ont grandement profité de la présence des USA, en croyant qu’elle serait infinie. Aujourd’hui, ils n’ont guère de choix, à moins d’avoir développé des tendances suicidaires, comme leur décision à propos d’Afrin le laisse entendre.

Le retrait rapide des USA devrait créer et pourrait même viser à créer, sans doute, une confusion initiale dans le triangle Turquie-Syrie-Irak au cours des premiers mois. Daech, la Turquie et Al-Qaeda pourraient en tirer parti, dans l’espoir de retourner la situation à leur avantage. N’empêche que ce retrait sera sans doute une bénédiction à long terme pour le gouvernement syrien, dont les représentants ne s’attendaient aucunement à pareil résultat. L’administration américaine est une source continuelle de chaos au Levant, surtout pour l’Axe de la résistance. Elle protège Al-Qaeda (à Idlib) et Daech (dans le secteur où Trump déclare son intention de se retirer) en Syrie et en Irak. Le départ des troupes américaines est le signe que les USA commencent à accepter le fait que son hégémonie unilatérale a pris fin. La Russie fait des progrès tandis que les USA reculent au Moyen-Orient.

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