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Francis Brochet

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Le spectacle politique aime les scénarios simples. Il affectionne les duels, réductions binaires de la réalité en un affrontement des bons et des méchants. Ainsi de notre prochain spectacle, les élections européennes, qui se structurent autour du duel entre Viktor Orban et Emmanuel Macron. Les deux acteurs ont endossé leurs rôles, et se sont désignés dès l’été dernier en « ennemis » l’un de l’autre sur le champ de bataille européen.

Emmanuel Macron est allé en Slovaquie traiter le Premier ministre hongrois « d’esprit fou » qui « ment à son peuple ». Viktor Orban a accusé le Président français, dans le quotidien allemand Bild Zeitung, de préparer « une Europe française financée par l’argent allemand », ouverte à tous les vents migrants. Le ton est donné. Le spectacle reflétera la brutalisation du débat politique, qui contraint les dirigeants les plus modérés à durcir leurs propos pour tenter de rivaliser avec les leaders populistes et extrémistes en empruntant au registre de l’hystérie politique.

L’erreur serait de s’en arrêter là, de ne voir que le jeu des acteurs, sans mener l’analyse des textes qu’ils déclament. Car l’importance du duel Orban-Macron dépasse les élections et le nombre de sièges gagnés au Parlement de Strasbourg. C’est une bataille d’idées qui est engagée, décisive pour un continent européen en mal de boussole. Sous le spectacle, l’idéologie.

Orban, l’illibéral conservateur

Le dimanche 10 février, au Bazar du jardin du château de Budapest, Viktor Orban s’est adressé à la nation hongroise. Un discours de mobilisation pour les élections européennes : trente ans après la fin du communisme, a exhorté le Premier ministre, « nous devons à nouveau nous dresser pour la défense de notre identité hongroise, de notre identité chrétienne, de nos familles et de nos communautés, et aussi de notre liberté ». Se dresser contre « des financiers qui se prennent pour des demi-dieux (entendez George Soros) et des bureaucrates de Bruxelles ». Repousser leur doctrine, qui chante que « l’Internationale sera le genre humain », une nouvelle Internationale qui n’a plus son siège à Moscou mais à Bruxelles, et qui s’appuie sur l’immigration…
L’adresse à la nation hongroise est un rituel suivi par Viktor Orban depuis maintenant vingt ans – dont quatorze au pouvoir. C’est dans ce cadre qu’il avait en 2014 théorisé pour la première fois son « illibéralisme ». Il ne s’agit pas de rompre avec la démocratie, expliquait-il, mais avec le libéralisme occidental, que la crise financière de 2008 a mis en faillite. Les droits de l’individu ne doivent plus se mesurer dans la relation entre individus, mais dans la relation des individus avec la communauté, toujours prioritaire : « La Hongrie n’est pas simplement un groupe d’individus, mais une communauté qui doit être renforcée et, de fait, construite ». Viktor Orban prenait également soin de traduire la théorie en actes. L’illibéralisme, expliquait-il, justifiait la renationalisation de la Banque centrale de Hongrie, car « au moins 50% du système financier de la Hongrie doit être dans des mains hongroises ».

Défense de l’identité chrétienne

La crise migratoire offre en 2015 une nouvelle dimension à l’illibéralisme de Viktor Orban qui affirme, face aux migrants du Proche-Orient, le caractère chrétien de l’Europe et de sa politique. Longtemps athée, Viktor Orban est entré dans l’Eglise réformée de Hongrie au milieu des années 1990. C’est à ce moment aussi que son parti évolue de l’anticommunisme libéral des origines à un conservatisme nationaliste : le Fidesz (Alliance des jeunes démocrates) devient en 1995 le Fidesz-MPP (pour Parti civique hongrois).
Le christianisme d’Orban est sans doute une question de foi, mais aussi et surtout de valeurs et d’identité. C’est au nom de l’identité chrétienne de la Hongrie qu’il rejette les migrants. Car l’immigration, explique Viktor Orban en février dans le jardin du Bazar, permet la multiplication des mariages mixtes, et tend ainsi à créer ainsi « un monde christiano-musulman, avec une proportion de chrétiens en baisse constante ». Il insiste : « Et il n’y a pas de billet retour ». C’est pourquoi il multiplie les attaques contre la démocrate-chrétienne Angela Merkel, qui croit que l’islam fait partie de l’Europe, et célèbre le souvenir d’Helmut Kohl, qui défendait les valeurs chrétiennes sans pactiser avec la gauche libérale et pro-immigration.

« Les plus grandes victoires sont à venir »

La théorie se traduit une nouvelle fois en propositions politiques concrètes, aisément compréhensibles par l’ensemble de la population : un plan très ambitieux de soutien à la natalité, qui réserve ses aides aux Hongrois « de souche ». Les mères de quatre enfants seront exonérées d’impôt sur le revenu « jusqu’à la fin de leur vie ». Les familles de trois enfants et plus recevront une aide de 2,5 millions de forint (7800 euros) « pour l’acquisition d’une voiture neuve d’au moins sept places ».
Viktor Orban forge ainsi au fil des ans une idéologie cohérente. À la différence de son allié politique Matteo Salvini, tout entier tourné vers l’action, il articule une réflexion théorique sur son exercice du pouvoir. Il offre aux Hongrois, qui l’ont triomphalement réélu en avril 2018, un « grand récit », jalonné de « grands périls, de grands périples et d’un grand but », pour citer la célèbre définition de l’idéologie de Jean-François Lyotard. « Le peuple de Hongrie doit encore embarquer pour la grande aventure, lançait Viktor Orban le 10 février dernier, en conclusion de son adresse à la nation. Les plus grandes victoires sont à venir… Nous avons la bénédiction de la Providence : la Hongrie avant tout, et Dieu au-dessus de nous tous. »

Macron, le libéral égalitaire

Emmanuel Macron, un idéologue ? C’est en technocrate qu’il est le plus souvent appréhendé, en politicien pragmatique et opportuniste. Et c’est une erreur : il n’a cessé de vouloir inscrire son action politique dans un cadre théorique. « Contrairement à ce qu’affirme une critique postmoderne facile des « grands récits », nous attendons du politique qu’il énonce de grandes histoires », écrit-il dans Esprit en 2011, encore associé-gérant chez Rothschild & Cie, et déjà conseiller de François Hollande. « Il est temps en effet pour redonner à l’idéologie sa forme contemporaine. Le discours politique ne peut être seulement un discours technique qui égrène des mesures, il est une vision de la société et de sa transformation. »
La conviction vient de loin, de son travail au côté de Paul Ricœur entre 1999 et 2001. Le philosophe venait de réhabiliter la notion d’idéologie dans L’Idéologie et l’utopie (1997). Il lui ouvrait un chemin de crête, l’opposant « aussi bien au conservatisme d’une idéologie pétrifiée, sans horizon d’attente, qu’aux velléités révolutionnaires d’une utopie entièrement étrangère à tout espace d’expérience », résume son exégète Johann Michel. Quelque vingt ans plus tard, devenu ministre de l’Économie, Emmanuel Macron, assume l’héritage : « Je pense que l’action politique ne peut pas se construire dans une vérité unique, ni dans une espèce de relativisme absolu, qui est une tendance de l’époque. »
La conviction persiste après son entrée à l’Élysée. Elle est formalisée par l’un de ses proches, Philippe Grangeon, qui affirme la dimension idéologique d’En Marche dans un colloque sur le progressisme, en octobre 2018. Elle est reprise en janvier 2019 par le nouveau délégué général du mouvement, Stanislas Guérini : « Il faut un projet de société, un projet idéologique, car il y a beaucoup d’idéologie dans ce que nous faisons »…

Une pensée éminemment complexe

Et c’est là tout le problème : s’il y a de l’idéologie dans l’action d’Emmanuel Macron, la formulation de cette idéologie est encore en projet. Comme si le président, si prolixe dans la glose de son action, refusait de l’enfermer dans une définition théorique, lui préférant le balancement commode du « en même temps ».
D’autres s’y sont essayés. François Dosse, le plus conséquent et pas le moins bienveillant, conclut dans Le Philosophe et le président (Stock) à un « libéralisme anglo-saxon », c’est-à-dire « progressiste ». Un « libéralisme égalitaire », qui viserait simultanément à étendre les libertés de tous et à compenser les inégalités qui en résultent. Une pensée éminemment complexe, dans la continuité de Paul Ricœur, difficilement traduisible en mesures concrètes.

La bataille d’idées fait rage

Emmanuel Macron le soulignait pourtant lui-même en 2011 dans son article d’Esprit, le lien doit être visible, compréhensible par tous, entre les mesures mises en œuvre et l’idéologie qui les sous-tend. Il prenait l’exemple de la fiscalité du patrimoine, qui « est un sujet idéologique, au sens propre et noble du terme ». Et il poursuivait, dans un développement qui vaut d’être rapporté intégralement : « Savoir s’il faut prendre le risque de taxer les hauts patrimoines qui pourraient être tentés de quitter le territoire national revient à se demander si la finalité du système fiscal est de préserver la compétitivité du pays, son attractivité pour les investisseurs ou les grandes fortunes, ou assurer une redistribution stricte et consacrer un pacte républicain dans les faits (les plus riches acceptant de payer plus, les possédants acceptant d’être taxés parce que leur adhésion au pacte social, à la collectivité, le justifie). »
Le jeune conseiller ne tranchait pas alors l’alternative. Et près de dix ans plus tard, le Président perpétue la même hésitation, supprimant un jour l’ISF, envisageant un autre de faire contribuer les plus hauts revenus, toujours peinant à replacer l’ensemble de ses mesures dans l’idéologie qu’il revendique. Parions cependant qu’il est le premier conscient de ce manque. Et le récent départ de l’Élysée de son conseiller spécial Ismaël Emelien, justifié par la publication d’un essai sur le « progressisme », vaudrait alors double aveu : l’idéologie d’Emmanuel Macron reste à écrire, et ce n’est pas au cœur du pouvoir qu’elle peut l’être.
La bataille d’idées fait rage, à trois mois des élections européennes. Elle est déterminante pour l’avenir de l’Union européenne, car son vainqueur aura la clé de la majorité au Parlement de Strasbourg. Soit une majorité progressiste selon Emmanuel Macron, qui rassemblera du centre-gauche au centre-droit, mêlant libéraux et écologistes au service d’une Europe plus intégrée. Soit une majorité conservatrice selon Viktor Orban, portée par une droite aujourd’hui majoritaire sur le continent, allant de la CDU allemande à la Ligue italienne pour construire une Europe des nations.

La parenthèse de la postmodernité

Les électeurs trancheront. Mais dans les deux cas, la victoire marquera le retour d’un mot naguère tabou, l’idéologie. Elle dira que la parenthèse est en train de se refermer d’une postmodernité née dans les années 60-70 sur la déconstruction des « grands récits ». L’étonnement vient des visages de ce bouleversement : Viktor Orban, 55 ans, enfant du communisme, et Emmanuel Macron, 41 ans, enfant de la « fin de l’Histoire ». Deux visages, deux avenirs possibles pour l’Union européenne, dont on peut dire avec certitude qu’elle ne sera pas dans la simple continuation du passé.

 

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