Étiquettes

, , , , ,

Les barrages pourraient, dans les années à venir, être ouvert à la concurrence en France. Une demande de Bruxelles très critiquée. Réaction de Laurence Taillade, Présidente de Forces Laïques, pour la Revue Politique et Parlementaire. 

Propriété intégrale de l’Etat, les barrages français sont concédés en grande majorité à EDF, environ 85 %, et à Engie, pour le reste, via les filiales de la Compagnie Nationale du Rhône et la Société Hydraulique du Midi. Ce monopole pose un problème à l’Union européenne, qui en réclame la privatisation.

Il semble que Bruxelles ait, une fois encore, une fois de plus, une fois de trop, décidé d’imposer par la force son dogmatisme néolibéral et une concurrence, prétendument libre et non faussée.

Etat des lieux de la mise en danger de notre autonomie énergétique

La France tire ses ressources en électricité principalement du nucléaire, à hauteur de 72 %. L’hydraulique prend néanmoins une large part, près d’un cinquième de la totalité de la production, et apporte en moyenne 40 % des besoins en énergie en région montagneuse. C’est ainsi que la région Auvergne Rhône Alpes, comme la région Occitanie sont fortement dépendantes de cette source de production, qui a, par ailleurs, le gros avantage d’être flexible.

70 % de ces barrages sont amortis et sont des infrastructures rentables, permettant des coûts de production plancher, de l’ordre de 20 à 30 euros1du Mégawattheure, quand le nucléaire, ou l’éolien, approchent les 50 euros2.

Il est évident que la perte de ces centrales hydroélectriques rime avec notre perte d’indépendance énergétique, mais aussi, et surtout, avec le risque de voir les prix s’envoler, entre les mains d’intérêts privés peu scrupuleux.

La douloureuse expérience de la privatisation de nos autoroutes devrait nous servir de leçon en la matière.

Au-delà des intérêts économiques, d’autres enjeux stratégiques sont importants à prendre en considération. Certains de ces barrages fournissent en eau les refroidisseurs de nos centrales nucléaires. Or, un épisode datant de juin 2016, lors de la privatisation de l’entretien des turbines est un signal d’alarme à ne pas négliger. En effet, le groupe américain Général Electrique, chargé de l’entretien de 58 turbines Alstom, qui font tourner nos centrales nucléaires, voulant réduire sa responsabilité financière en cas d’incident avait alors engagé une épreuve de force avec EDF. Celle-ci avait provoqué quelques sueurs froides, dues à l’arrêt provisoire de la maintenance. Que se passera-t-il lorsque ces mêmes opérateurs auront mis la main sur nos barrages ? Menaceront-ils de ne pas libérer l’eau alimentant nos réacteurs pour des raisons financières ?

A l’époque, quand General Electric avait racheté Alstom, le gouvernement français s’était assuré que la souveraineté nucléaire française serait préservée …

L’eau est une ressource naturelle que l’on ne peut laisser entre les mains d’intérêts privés qui s’empresseront de valoriser leur achat pour satisfaire des investisseurs et actionnaires sans scrupules. Nous ne pouvons accepter de laisser nous échapper le contrôle des ressources en eau potable des populations locales, qui en sont totalement dépendantes. Ce sont aussi les agriculteurs qui en subiraient directement les conséquences, principalement en période de sécheresse. Les barrages libèrent, à ces moments-là, de l’eau pour irriguer les cultures. En sera-t-il de même alors que la production d’électricité ne sera pas commercialisable ? Quel industriel mettrait en œuvre son outil de production au service de l’intérêt général alors qu’il n’a rien à y gagner ? Penser qu’une telle chose puisse advenir, serait ignorer le béaba du principe même de l’entreprise qui aspire à dégager du bénéfice de ses actes de production.

Enfin, aux abords de ces structures, s’est adossée une économie locale du tourisme : de nombreuses bases de loisirs se sont développées, proposant des activités nautiques, plages, lieux de rencontre, d’animation pour la famille et la jeunesse.  Ce sont des lieux attractifs pour la vie touristique de montagne, souvent boudées en été. Prendra-t-on le risque de les rendre dépendantes de grands groupes, peut-être étrangers ?

Enfin, ces infrastructures ont parfois une « simple » vocation de protection contre les inondations ou contre les submersions, ce qui est le cas, par exemple, sur la Seine. Le dernier accident en date, a eu lieu il y a 59 ans. Il s’agissait de la catastrophe du barrage de Malpasset à Fréjus. En quelques minutes, une vague de 40 mètres de haut s’est abattue sur la vallée du Reyran à 70 km/h. Elle a tout dévasté, et provoqué la mort de 423 personnes.

Déléguer la responsabilité de ces ouvrages, c’est prendre le risque d’un entretien défaillant. C’est soumettre à des intérêts privés des secteurs hautement sécurisés, comme l’énergie nucléaire ou la régulation des inondations.

C’est abandonner la dynamique économique locale et l’intérêt général. Il y a de quoi être scandalisé par l’empressement du gouvernement à satisfaire à cette exigence de Bruxelles.

Il conviendrait, au contraire, de s’intéresser aux moyens d’augmenter les capacités de production de certains de ces barrages et d’étendre la production d’énergies propres afin d’atteindre les ambitieux objectifs de 40 % d’énergies renouvelables dans la production d’électricité en 2030. D’autant que le développement du numérique s’accompagne d’une augmentation massive en ressources, que nous n’avions pas anticipées.

Les collectivités locales, étant directement impactées par les décisions centralisées concernant la gestion de ces infrastructures, devraient être davantage associées à la gestion des usages de l’eau mais, aussi, au contrôle de la sécurité des barrages et à la maîtrise de la consommation et du coût de l’énergie.

On ne peut tout décider sans concertation ni respect des élus locaux et de leurs administrés. Pour ce sujet crucial, comme pour tant d’autres, le gouvernement actuel fait montre d’une grande légèreté et oublie, une fois de plus, l’intérêt général pour trancher en direction du saint dogmatisme néolibéral. Cette nouvelle preuve d’impuissance, ou de manque de volonté d’aller à l’encontre d’une injonction européenne est bien inquiétante, quand l’Allemagne, la Suède et la Slovénie, semblent y avoir définitivement fermé la porte.

Aéroports, Autoroutes, Française des Jeux, bâtiments institutionnels, la France vend son patrimoine à la découpe… Et personne ne semble réellement s’en inquiéter.

Laurence Taillade
Présidente de Forces Laïques.

  1. Rapport parlementaire de 2013.
  2. Débat CNDP mars à juin 2018 sur la programmation pluriannuelle de l’énergie.

Source: Revue Politique