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 par L. Hansen-Love

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TRIBUNE : En parcourant le monde de 2019, Laurence Hansen-Löve observe la place toujours centrale de la violence, comme si celle-ci devait éternellement l’emporter, à rebours de l’idée d’un progrès moral de l’humanité. Entrer en «guerre» n’est pourtant pas une solution, argumente la philosophe écologiste.


Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale, en classes préparatoires littéraires et à Sciences Po Paris. Aujourd’hui professeur à l’Ipesup, auteur de plusieurs essais et de manuels de philosophie, elle a récemment publié Oublier le bien, nommer le Mal (éd. Belin, 2017) et, dernièrement, Simplement humains (éd. de l’Aube, 2019). Nous vous conseillons son blog.


 «Les infortunes des êtres humains peuvent être divisées en deux classes : d’abord celles qui sont infligées par l’environnement non-humain, et, deuxièmement, celles qui sont infligées par les autres hommes. À mesure que les connaissances et les techniques de l’humanité ont progressé, la seconde classe a constitué un pourcentage continuellement croissant du total» (Bertrand Russell) (1)

Le dernier ouvrage de « LHL ».

Parcourons la presse en cette fin d’année 2019. Même avec la meilleure volonté du monde, on aura du mal à y déceler la signature de cette fameuse «part d’anges», qui, si l’on en croit Steven Pinker (2), nous anime, et dont l’influence se ferait sentir toujours davantage. Il me semble que, tout au contraire, au vu de tant de calamités dont l’être humain continue d’être accablé, et dont il porte l’entière responsabilité, on reste interdits. Les villes réduites en cendre en Syrie, les images des enfants affamés du Yémen, celles de la caravane de migrants honduriens à l’assaut des États-Unis, le spectacle de l’interminable procession des Vénézuéliens en route vers la Colombie, les récits de viols des femmes yézidies, les actions relevant de «féminicides» un peu partout dans le monde (3), la réouverture des camps de rééducation en Chine (4), la Méditerranée transformée en cimetière, le désespoir des populations déjà affectées, ou bien menacées, par le changement climatique (5), l’ascension irrésistible de leaders national-populistes à l’échelle de la planète tout entière, la recrudescence des actes antisémites (6), les violences contre les élus, les pompiers, voire les infirmiers, en France, sont au minimum sources de perplexité. Tous ces fléaux, pourrait-on rétorquer, sont indépendants les uns des autres. Peut-être. Ils témoignent en tout cas d’un monde qui reste pour le moins perfectible. A moins de «croire parce que c’est absurde», on hésitera à soutenir que la prophétie des Lumières – la raison qui toujours progresse repousse inexorablement l’intolérance et la violence – est en cours d’accomplissement. Il est même difficile de prétendre, à la suite de Norbert Elias (7) ou de Steven Pinker (8), que l’adoucissement des mœurs et la gestion pacifique des relations internationales sont, sinon en voie d’achèvement, au moins sur une trajectoire positive.

Cela dit, si l’on en croit Kant, seuls les êtres humains qui croient encore au progrès moral de l’humanité sont en mesure d’y concourir (9). Tous les autres se résigneront («L’homme ne changera jamais»…) tout en se contentant de tirer les marrons du feu. Il me semble qu’aujourd’hui que toutes celles et ceux qui se donnent comme objectif de rendre le monde moins injuste et moins brutal ne peuvent que lui donner raison, tout en restant néanmoins circonspects sur cette question du «progrès moral» de l’humanité. Peut-on encore y croire ? Et peut-on tenter d’y concourir si peu que ce soit en écartant a priori tout recours à la violence ?

Aujourd’hui, certains problèmes sont devenus si aigus et la nécessité d’y apporter une réponse si urgente qu’on ne peut se contenter d’attendre tranquillement que la Justice fasse ce qui est en son pouvoir – le droit international est très dynamique  sur les questions environnementales (10) – et que les artistes, les savants et les philosophes, à force de nous alerter, finissent par obtenir que nous sortions de notre léthargie (11).

Qui a encore le droit d’habiter cette planète ? 

Dans ce nouveau contexte, la question irrésolue est celle de savoir si, face à l’extrême violence que le monde moderne induit toujours et qui nous détruit, à petit feu pour les plus chanceux ou avec une célérité et une brutalité inouïes pour les autres (12), nous devons continuer de privilégier les stratégies non-violentes, si lentes à porter leurs fruits. Ou si, au contraire, nous devons envisager d’autres options. Certains continuent de préconiser le recours à des formes d’insurrections violentes, des activistes écologistes radicalisés refusent de l’exclure, tandis que des communautés immédiatement menacées dans leurs intérêts vitaux se disent prêtes à y recourir. Aujourd’hui, les indiens d’Amazonie voient leur survie remise en cause du fait de la destruction de leur habitat, bientôt amplifiée comme le promet le gouvernement de Jair Bolsonaro (13). Pourront-ils se contenter de lancer des appels désespérés à la communauté internationale ?

Au-delà de ces cas particulièrement dramatiques, le débat opposant les partisans de la non-violence et ceux qui, sans être ouvertement partisans de la violence, restent dubitatifs concernant les chances de réussite du pacifisme, est particulièrement vif dans le contexte des luttes en faveur de l’environnement. Faut-il respecter la loi avant tout, lorsque des bulldozers viennent abattre des arbres qui abritent des communautés menacées, et qui sont, en outre, si précieux pour la planète tout entière (14) ? Lorsque les autorités décident de saccager des zones humides pour construire des ouvrages inutiles et potentiellement dévastateurs pour l’environnement ?  Non, bien sûr… Mais alors, jusqu’où peut-on aller ? La désobéissance civile inclut-elle les moyens violents ? Et la destruction de la planète n’est-elle pas, de toutes les violences, la plus brutale et la plus suicidaire qui soit pour l’humanité ? Si les indiens d’Amazonie prennent les armes pour résister aux bulldozers d’un gouvernement d’extrême droite, qui leur en fera grief ? Leur désir de persévérer dans leur être n’est-il pas légitime et leur résistance à ceux qui programment leur disparition n’est-elle pas du même ordre que celle qui opposa les résistants et les Justes aux nazis ? Leur cas est emblématique. Tout se passe comme si certains chefs d’Etat et capitaines d’industrie s’étaient octroyé, une fois de plus l’étrange privilège de décider qui a le droit d’habiter sur cette planète (15).

Dans Le mal qui vient (Cerf, 2018) le philosophe Pierre-Henri Castel estime que, si nous ne vivons peut-être pas encore les débuts de l’«effondrement» (16) de notre civilisation, nous entrons d’ores et déjà dans le «temps de la fin». Cela signifie que l’échéance – une planète devenue inhabitable pour de nombreuses communautés ou nations – s’inscrit dans un horizon proche. Cette période se caractérise, entre autres, par le choix que font quelques personnes «puissantes et bien informées» de nier l’évidence de la catastrophe à venir pour demeurer le plus longtemps possible les seules à «continuer de jouir du monde». Face à ce nouveau Mal, celui des débuts de l’effondrement inéluctable, il serait temps, selon l’auteur de ce brûlot, de promouvoir une toute nouvelle conception du Bien : «Il pourrait ressembler à ce qui nous semble aujourd’hui être le mal, car il a des crocs et des griffes, et il implique de se battre contre ceux qui jouiront – ou jouissent déjà ? – de la destruction collective» (17).

Se battre, certes… Mais avec quels moyens ? Et comment espérer vaincre quand on ne dispose que d’armes dérisoires et de forces dispersées face à la très grosse artillerie des puissances étatiques, toujours prêtes à en découdre, et au front des industriels et des ingénieurs «bien informés» (18) ? Selon une étude de deux chercheuses américaines (19), les stratégies non-violentes sont paradoxalement, et tout bien considéré, plus efficaces que les résistances armées (a fortiori  celles qui ont recours au terrorisme). Mais, pour être efficaces, elles ont besoin d’être soutenues par une part non négligeable de la population concernée (3,5 %) et relayées à l’échelle internationale (20). Or un tel soutien est moins difficile à obtenir lorsque les communautés mobilisées renoncent à utiliser d’autres armes que celles de la parole et de l’interpellation.

D’une «guerre» à l’autre 

Toute considération morale mise à part, les pacifistes estiment que la violence est aujourd’hui inefficace et même contre-productive, parce que les observateurs, c’est-à-dire tous ceux qui ne sont pas directement impliqués, désapprouvent a priori toute forme de violence, quelles qu’en soient les raisons. Il est difficile aujourd’hui de gagner l’opinion publique à une cause en brûlant des voitures, en caillassant des gendarmes ou même en vandalisant des boucheries : l’hostilité rencontrée par les activistes vegans en dit assez long sur ce sujet !

Il serait donc préférable de se tourner vers des nouvelles stratégies offensives qui ne sont violentes que symboliquement et dans le cadre de combats et de luttes dont le bien-fondé est solidement établi (21). Le succès inattendu rencontré par le mouvement #MeToo démontre que l’on peut obtenir des changements sensibles en se fondant seulement sur les nouveaux outils de la communication (22). Certaines opérations spectaculaires et symboliques menées par Greenpeace ou Alternatiba relèvent de cette même logique (23). Les actions-limite de certains activistes écologistes vont dans le même sens (24). Demain, des grands rassemblements pacifiques des jeunes du monde entier en faveur d’une politique respectueuse de la planète porteront peut-être enfin leurs fruits.

Ce que ces exemples démontrent, c’est qu’il est possible d’être offensif, tout en s’abstenant d’entrer en «guerre» – à proprement parler – contre le camp adverse, même celui-ci rassemble des oppresseurs et des criminels  avérés. On ne peut que célébrer ici tous ces combats non-violents et couronnés de succès qui ont pour objectifs la défense de zones fragiles («ZAD») (25). La résistance des femmes contre l’oppression patriarcale, le combat pour la survie des communautés menacées par les acteurs du dérèglement climatique et tous les lobbyistes du climato-scepticisme, la lutte pour la reconnaissance des droits de toutes les minorités opprimées  et de tous les déplacés à travers le monde, ne débouchent pas nécessairement sur des conflits meurtriers. Ce sont des combats d’ordre politique. Or la politique n’est pas la guerre, ni la violence (26).  Tout au contraire, elle demeure le meilleur moyen d’écarter le risque de la première et de limiter les conséquences funestes de la seconde, voire le seul espoir d’envisager un jour d’en venir – au moins partiellement – à bout (27).

[1] Unpopular Essays, 1950 , chapitre 10.
[2] La Part d’ange en nous. Histoire de la violence et de son déclin, Les Arènes, 2017.
[3] Statistiques sur les violences faites aux femmes dans le monde.
[4] En d’autres termes : «Les internements de masse et la répression à l’encontre des minorités ethniques musulmanes en Chine», selon Amnesty International.
[5] Le 29/11/2018, les agriculteurs indiens envahissent New Delhi.
[6] En novembre 2018 : http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/11/09/01016-20181109ARTFIG00049-forte-hausse-du-nombre-d-actes-antisemites-en-france.php
[7]  Norbert Elias (1897-1990). Dans ses deux oeuvres les plus connues, – La Civilisation des mœurs (1973) et La Dynamique de l’Occident –, Norbert Elias montre que la tendance générale de tout processus de civilisation est le refoulement et la sublimation de la violence.
[8] La part d’anges en nous. Histoire de la violence et de son déclin, éd. Les Arènes, 2017. Steven Pinker affirme de nouveau, dans son dernier opus, Le Triomphe des Lumières, éd. Les Arènes, 2018, que «le progrès est continu depuis les Lumières» et que «la condition humaine ne cesse de s’améliorer»
[9] Emmanuel Kant, Sur l’expression courante : il se peut que ce soit juste en théorie, mais en pratique cela ne vaut rien, éd. Vrin, 1980, page 54-55.
[10] Voir à ce sujet Mireille Delmas-Marty, in Le monde n’a plus de temps à perdre. Appel pour une gouvernance mondiale solidaire et responsable, éd. Les Liens qui Libèrent, 2012 ; Valérie Cabanes, Un nouveau droit pour la terre. Pour en finir avec l’écosystème, éd. Seuil, 2016 ; et le chapitre 8 de mon précédent livre Simplement humains.
[11] On ne compte plus les cinéastes, plasticiens, musiciens, photographes, écrivains… qui lancent des avertissements face aux nouveaux périls.
[12] Voir à ce sujet : Harald Welzer, Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXI siècle, éd. Gallimard, 2008. «Petites nations, changement climatique la plus grande menace pour les peuples du pacifique» : https://lematin.ma/express/2018/changement-climatique-plus-grande-menace/300166.html et «Petites îles, Montée des eaux» : https://unchronicle.un.org/fr/article/petites-les-mont-e-des-eaux
[13] «Au Brésil les indiens prennent les armes pour sauver l’Amazonie»
[14] https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/08/27/il-faut-mieux-proteger-l-amazonie_5503184_3232.html
[15] Hannah Arendt s’adressant à Eichmann et à ses semblables : «Vous avez exécuté, et donc soutenu activement, une politique d’assassinat en série… comme si vous et vos supérieurs aviez  le droit de décider qui doit et ne doit pas habiter cette planète», Eichmann à Jérusalem, p. 448.
[16] Jared Diamond, Effondrement : comment les civilisations décident de leur disparition  ou de leur survie, Gallimard, 2006 et Laurent Testot, Effondrement, Cataclysmes, Une histoire environnementale de l’humanité, Payot, 2017.
[17] Thibaut Sardier, Libération, 8 novembre 2018, «Effondrement, le début et la fin».
[18] «On peut très bien imaginer que dans l’économie de l’avenir – un avenir assez proche – vouée à l’automatisation, les hommes seront tentés d’exterminer tous ceux dont l’intelligence ne dépasse pas un certain niveau», Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem, op.cit. p. 462.
[19] Erica Chenoweth et Maria J. Stephan, Why civil resistance works. The strategiclogic of nonviolent conflict,Colombia University Press, 2011. Voir chapitre 5.
[20] Ibid.
[21] Voir Pascal Tozzi, Plaidoyer pour la non-violence, Le Pommier, 2016.
[22] Plus d’un an après la vague de libération de la parole, bilan d’un mouvement sans précédent et aussi, un an après en Suède.
[23] «Superman et un aéronef se crashent sur la centrale nucléaire de Bugey dans l’Ain».
[24] https://usbeketrica.com/article/le-mouvement-anarcho-punk-annonce-l-ecologie-radicale. Voir aussi : Bénédicte Manier, Un million de révolutions tranquilles, éd. Les Liens qui Libèrent, 2012.
[25] Après la Zad de Notre Dame des Landes, défendons d’autres manières  d’habiter.
[26] Voir le mouvement non-violent «Extinction rébellion».
[27] https://la-philosophie.com/faiblesse-de-la-violence

L. Hansen-Love

Professeur agrégée de philosophie, Laurence Hansen-Love a enseigné en terminale et en classes préparatoires littéraires. Aujourd’hui professeur à l’Ipesup, elle est l’auteur de plusieurs manuels de philosophie chez Hatier et Belin. Nous vous conseillons son excellent blog hansen-love.com ainsi que ses contributions au site lewebpedagogique.com. Chroniqueuse à iPhilo, elle a coordonné la réalisation de l’application iPhilo Bac, disponible sur l’Apple Store pour tous les futurs bacheliers.

 

Source: Iphilo