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 par René Chiche

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Dans son essai La Désinstruction nationale, le philosophe René Chiche dénonce des réformes scolaires successives qui détruisent la classe en tant qu’unité de temps et de lieu qui permet de créer une communauté d’intelligences. Au lieu de cela, le «zapping» permanent divertit les attentions.


Professeur agrégé de philosophie, représentant CFE-CGC au Conseil supérieur de l’éducation, René Chiche enseigne en classes secondaires. Opposé à la réforme du Baccalauréat, il vient de publier l’essai La Désinstruction nationale aux éditions Ovadia. 


Je n’aurais jamais cru assister de mon vivant à la destruction de la classe de philosophie, qui plus est au moyen d’un simple décret pris par un ministre que nul n’avait mandaté pour commettre pareil forfait. On connaît le mot du marquis de Favras au greffier venu lui remettre l’arrêt le condamnant à mort. Celui-ci, après l’avoir lu, le lui tendit en se contentant de relever qu’il contenait trois fautes d’orthographe. Je n’ai pas non plus grand-chose à dire du décret qui signifia aux professeurs de philosophie la mise à mort de leur discipline, sinon qu’il contient plusieurs fautes de raisonnement. Les moments dans l’histoire de France où l’on s’est attaqué à la philosophie sont rarissimes. Ils accompagnent ses pages les plus sombres. Puisse cette nouvelle éclipse de la raison ne pas engendrer trop de monstres d’ici à ce qu’elle prenne fin.

La philosophie n’est évidemment pas la seule discipline scolaire à souffrir d’une réforme du lycée mal conçue, mise en œuvre de façon précipitée par un directeur de cabinet devenu ministre. Toutefois, à la différence de la plupart des autres disciplines, elle n’avait guère d’autre refuge que celui que lui offrait jusqu’à présent l’école, ce qui confère un caractère particulier à son affaiblissement.

Depuis environ quarante ans, toutes les disciplines scolaires font l’objet d’un acharnement destructeur de la part des gouvernements successifs. Ils ne cessent d’en réduire les horaires, d’en transformer les méthodes, d’en alléger les contenus, de les contraindre à se fondre au sein d’objets indisciplinaires non identifiés. Ils les relèguent à la périphérie du système pendant qu’ils mettent en avant un tas d’heures de rien, «vie de classe», accompagnement soi-disant personnalisé, aide à l’orientation, «travaux personnels encadrés» et j’en passe, dont le seul mérite est d’occuper les élèves sans les instruire, et de recevoir les applaudissements de chroniqueurs qui n’y connaissent eux-mêmes pas grand-chose. J’ai évoqué dès le début de ce livre la perte de six cents heures en français sur la durée de la scolarité entre le cours préparatoire et la fin du collège, mais il en va de même, peu ou prou, pour les mathématiques, les sciences, les langues étrangères. Il en va de même au collège et au lycée. Il en va de même dans les lycées généraux ou les lycées professionnels. Les responsables de tels exploits coulent des jours heureux dès qu’ils ont quitté leur charge éphémère, et ne rendent jamais aucun compte. Il faudra faire cesser ce scandale.

Une dispersion permanente savamment entretenue

Toutes les disciplines pâtissent d’un saupoudrage et d’un horaire devenu parfois anecdotique, ces deux facteurs expliquant pour une grande part l’état de quasi-illettrisme dans lequel se trouvent une majorité d’élèves à l’issue de leurs études secondaires. Car que peut-on apprendre sérieusement à raison de deux heures hebdomadaires de ceci, d’une heure hebdomadaire de cela, et ainsi de suite ? Que peut-on apprendre sérieusement d’une discipline qu’on ne suit qu’une fois par semaine pour une durée équivalente à celle d’un film ou du journal télévisé ? Le mot «discipline» suffit pourtant à avertir que l’enseignement n’a strictement rien de commun avec le survol de connaissances qu’on pourrait recevoir en ouvrant simplement les yeux et les oreilles, dans les mêmes dispositions que pour prendre connaissance du temps qu’il fait ou de je ne sais quelle autre nouvelle du monde, c’est-à-dire de façon distraite. Une discipline est, selon la notion, une habitude acquise à la suite de nombreux exercices. Cela vaut aussi bien pour la discipline du corps que celle des pensées en passant par la discipline de la langue. Lorsque je découvre, comme c’est hélas de plus en plus souvent le cas, des emplois du temps où l’on case des heures de cours en dépit du bon sens, n’hésitant pas à placer dans la même journée, par exemple en début de matinée et en milieu d’après-midi, deux heures d’une même discipline séparées entre elles par un tas d’autres choses, je ne puis m’empêcher de penser que ceux qui conçoivent de tels emplois du temps et ceux qui, par leurs réformes peu réfléchies, contraignent les premiers à procéder de la sorte, n’ont décidément aucune idée de ce que requiert un enseignement digne de ce nom. Ce «zapping» n’est propre qu’à entraver toute démarche intellectuelle et disperser l’attention, au seul profit d’une occupation du temps qui divertit quand elle n’ennuie pas. Il faudrait pouvoir tout remettre à plat en appliquant à l’organisation des enseignements, aussi bien qu’à la détermination de leurs contenus, des principes de bon sens tenant compte de la nature des choses de l’esprit, au lieu de persister dans leur désorganisation en profitant du désintérêt et de l’inexpérience de l’opinion publique en ce domaine. Une telle «politique» éducative mérite-t-elle ce nom quand elle ne sait pas faire autre chose que de maigres économies sur le dos de la jeunesse, et causer en elle d’énormes dégâts ?

Tout enseignement requiert non seulement du temps, cela va de soi, mais surtout une unité de temps, que la classe et elle seule lui procure. C’est à la classe, à la continuité dans l’acquisition des savoirs dont elle est le garant, que toutes les réformes se sont attaquées. Une classe n’est pas du tout la même chose que ce que les gestionnaires appellent une «division». Une classe, ce n’est pas seulement un nombre d’élèves, arbitrairement désignés par une dénomination administrative commune, dont les uns sont constamment envoyés ici, les autres là, pour suivre chacun selon des durées dérisoires des cours de ceci ou de cela et se retrouver de temps en temps ensemble pour assister à d’autres dans les mêmes conditions. Cette dispersion permanente et savamment entretenue ne permet pas de faire la classe. Or la classe est justement ce qui est à faire, car elle n’est point faite. Elle est une chose qu’il faut faire faute de quoi l’on a un auditoire anonyme, mais non des élèves. Enseigner, ce n’est point débiter un cours devant un public, contrairement à ce que certains se plaisent à caricaturer en parlant à tort de «cours magistral» pour le flétrir, alors qu’il n’est jamais magistral en cela. Enseigner, c’est parler à des élèves dont les résistances constituent la matière première de la pédagogie. C’est être attentif à leur visage, à ce qu’ils font pendant qu’on leur parle, et à ce qu’ils disent quand on leur donne la parole. C’est se heurter parfois à la réticence des uns, s’appuyer aussi sur la bienveillance des autres, et mettre en commun ces choses pour faire d’une collection d’individus aux intérêts divergents un nouvel individu dont l’intérêt est d’apprendre et de comprendre. C’est construire enfin avec tous quelque chose d’unique, qui ne pourra jamais être reproduit tel quel avec une autre classe. Telle est du moins la condition d’un enseignement vivant, qui fait que la pédagogie est un art et que le cours du professeur est une œuvre à proprement parler. Une œuvre, non son œuvre, car l’enseignement, comme le dit pour le coup magistralement Aristote, est «l’œuvre commune du maître et de l’élève».

C’est pourquoi la «classe», entendue au sens matériel d’unité de temps et de lieu, est une condition essentielle pour faire exister «la classe», entendue au sens immatériel de communauté d’intelligences. Imagine-t-on des acteurs jouer une pièce de théâtre devant un public qui ne fait que passer, ou dans une salle dont la moitié des sièges se vident au bout d’un quart d’heure pour être occupés par de nouveaux spectateurs prenant le train en marche ? Même un comédien doit établir une relation avec son public, et ce rapport nécessite toute la durée de la pièce en réalité pour se constituer, en sorte que chaque représentation est unique, quand bien même le texte serait identique. Cela est encore plus vrai du rapport qui s’établit entre un professeur et ses élèves au cours d’une année, si bien que tout ce qui contrarie d’une manière ou d’une autre l’unité de temps et de lieu qui en est la condition fait obstacle à l’établissement de cette relation, qui est elle-même le tout de l’enseignement. Qu’il connaisse des hauts et des bas, des moments de grâce aussi bien que des échecs, des instants de parole magistrale ou des phases de conversation à bâtons rompus, tout enseignement authentique est de part en part dialogue, au sens propre aussi bien qu’au sens figuré, sollicitant à ce titre la panoplie des ressources que Platon lui-même déploie dans ses Dialogues où il met en scène Socrate, le professeur par excellence et leur patron.

René Chiche, La Désinstruction nationale, éd. Ovadia, 2019.

 

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