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François-Bernard Huyghe

Coup sur coup en février 2020, l’opinion se passionne pour deux affaires liées aux réseaux sociaux – Mila et Griveaux- avec mise en cause des fake news et l’anonymat en ligne. Pourtant…

Les épisodes Mila :

1 Draguée grossièrement en ligne puis insultée au nom de la religion, une jeune fille lesbienne, répond par vidéo que le Coran dont se réclame son harceleur est plein de haine, que sa religion,comme toutes les autres, est de la « merde ». Effet de tension favorisé par l’anonymat et la médiation du réseau. Mais quand même dans le cadre d’une conversation en principe privée.

2 S’ensuit un lynchage viral ; la gamine est injuriée des milliers de fois et menacée de mort. Par des gens qui ont des pseudos, mais qui ont aussi une adresse Internet et dont la police n’a apparemment ni cherché, ni interpellé aucun. La conversation privée est devenue affaire publique voire politique Phénomène de meute « 2.0 » : mobilisation tous contre une au nom de l’offense. Mais ici, l’emballement interfère sur la « vraie vie ». Mila ne peut même plus aller à l’école et on craint pour sa vie.

3 L’affaire filtre, en ligne (avec l’inévitable identification par #jesuismila et l’indignation contagieuse plutôt dans des milieux férus de « réinformation »), puis atteint la presse. Prédominent deux arguments en attaque

– « on ne peut plus rien dire », la liberté d’expression est persécutée au nom du communautarisme, des phobies et du « respect »

– « deux poids deux mesures » : un humoriste qui a traité le Christ de pédé n’a guère eu d’ennuis, et les milieux associatifs ne se sont pas précipités pour défendre la jeune LGBT.

4 Commentaire du commentaire : toute la classe politique est obligée de réagir sur les plateaux. Certains maladroitement(et en renforçant a contrario les deux arguments). Ainsi, la ministre Belloubet qui estime que le blasphème de Mila atteint à la liberté de conscience ou Ségolène Royal qui refuse de soutenir une adolescente « en crise » au nom du « respect ».

5 Stade de la théorisation : distingo entre offenser une croyance (critique du dogme ou blasphème, légal) et attaquer les croyants (punissable), liberté de parole versus souffrance subjective des croyants, soumission au politiquement correct contre stigmatisation de l’injure, valeurs de la République envers communautarisme…

6 Au final Mila devient une star vue à la télé, mais paradoxalement au prix d’une vie gâchée et sous protection policière. Elle passe à l’émission phare de TMC, le Quotidien, et se justifie, d’ailleurs avec dignité, face à ce qui ressemble à un tribunal de la crimepensée.

Maintenant l’affaire Griveaux :

Les épisodes
:

1 En 2018, un professionnel de la communication, porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux drague une jolie fille et – c’est son idée de la séduction, pas la nôtre -, lui envoie une vidéo de son engin pendant qu’il le masturbe. La fille garde l’image qui aurait dû s’effacer rapidement. Jusque là c’est légal.

2 La belle s’acoquine en 2019 avec un artiste russe exhibitionniste antipoutinien. Ce dernier s’empare de la vidéo (avec le consentement de la dame ?) et la met en ligne au Canada en 2020 (avec l’aide d’un avocat agitateur célèbre ?). Du coup, la branlette ministérielle – et c’est illégal- devient accessible du monde entier. Encore faut-il le faire savoir. L’idée du Russe réfugié politique est de dénoncer l’hypocrisie de Griveaux qui se faisait complaisamment photographier en père de famille idéal par Match. Il veut faire de la pub à sa performance.

3 La vidéo refusée par des médias classiques finit par être signalée sur Twitter par des gens pas du tout anonymes, et même célèbres. C’est ainsi que, comme des milliers d’internautes, nous avons pu la voir avant sa disparition.

4 La vie politique de Griveaux est brisée, il se retire de la compétition pour la mairie de Paris. Personne ne s’identifie à #jesuisgriveaux, sans doute par peur du grotesque.

5 Toute la classe politique se livre à un concours d’indignation (sauf minoritaires qui font remarquer que Griveaux n’a pas été très fin dans cette affaire) : non au puritanisme, droit à la vie privée, ne laissons pas s’américaniser la vie politique française, halte à l’anonymat, c’est de la faute des réseaux sociaux, et s’il y avait un complot russe derrière tout cela?, il faut sauver la démocratie menacée.

6 La justice réagit avec célérité et on interpelle le Russe et sa compagne.

7 Le feuilleton judiciaire et politique va continuer. Et Paris Match peut titrer “ Affaire Griveaux le piège. Les diaboliques qui ont fait chuter le candidat

Les propos de cours de récréation de la Mila sont devenus une affaire nationale, en effet, par le mécanisme des réseaux sociaux. Elle a révélé une peur liée à la liberté d’expression que certains veulent limiter si elle porte atteint à la sensibilité d’une communauté.

Le comportement de potache pubère de Griveaux a révélé, lui, que le ridicule tue en France, bien plus qu’un supposé puritanisme moral qui viendrait ou reviendrait. Mais on a aussi vu l’incroyable propension des politique à imaginer des complots contre la démocratie (l’intérêt de Poutine à faire échouer Griveaux qui d’après les sondages n’avait aucune chance de devenir maire ?). Et les inévitables : il faut réguler Internet et l’anonymat (or rien n’était anonyme dans l’affaire) menace le démocratie.

Amour de la censure 2, liberté : zéro.
C’est lassant.