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© Fabrice COFFRINI / AFP

Eric Denécé

Le Washington Post a révélé cette semaine que la société suisse Crypto AG, spécialisée dans la fabrication de dispositifs de chiffrements, à laquelle de nombreux gouvernements faisaient confiance pour assurer la confidentialité des communications de leurs espions, soldats et diplomates, était en réalité détenue par les services de renseignement américains et, à l’époque de la guerre froide, ouest-allemands. 

Pendant plus de 40 ans de nombreux pays faisaient confiance à cette société suisse en raison notamment du statut « neutre » du pays. Seuls l’URSS et la Chine avaient préféré ne pas y avoir recours. Comment expliquer qu’aucun pays ne se soit plus amplement renseigné au sujet d’une entreprise qui assurait la confidentialité de nombreuses communications classées « top secrètes » ? Cela fait-il majoritairement dû au statut neutre de lasuisse ? 

Eric Dénécé : La confiance qu’a longtemps inspiré CRYPTO AG reposait sur trois réalités :

– La qualité de ses produits. La société suisse était indéniablement l’une des meilleures sur le marché, devançant ses concurrents américains et français, notamment. Ses ingénieurs et ses systèmes étaient d’une grande fiabilité, c’étaient de véritables mécaniques de précision, comme souvent les productions industrielles suisses

– La neutralité de la Confédération helvétique. Cette neutralité apparaissait comme la garantie certaine pour les utilisateurs que le vendeur ne piégerait pas ses systèmes, ne communiquerait pas de données sensibles ou ne transmettrait pas la liste de ses utilisateurs à des pays tiers.

– Le secret bancaire. Les paiements pour l’achat de ces équipements particuliers pouvaient se faire de manière discrète et donc échapper à une surveillance des flux financiers, encore balbutiante pendant l’affrontement Est/Ouest.

Nos amis Suisses ont toujours très bien su jouer de ces deux arguments pour faire prospérer leurs affaires.

Ce sont là trois raisons qui ont contribué aux succès commerciaux de CRYPTO AG

A-t-on une idée concrète du type d’informations obtenues par la CIA et les services secret ouest-allemands grâce à ce montage ?  Peut-on aller jusqu’à dire que ce « gros coup en matière d’intelligence » a permis au bloc de l’Ouest de remporter la guerre froide ? 

 Non, rien n’a été communiqué à ce sujet, mais il est possible de l’imaginer :

– En premier lieu, la liste des utilisateurs (Etats, services, individus, nombre de machines, localisation, etc…) ce qui est très important en matière de renseignement car cela permet le ciblage d’opérations offensives.

– En second lieu, le type de matériel vendu et de chiffrement utilisé, ce qui permet – ou facilite – le déchiffrement des messages que les utilisateurs transmettent.

– Enfin et surtout, le piégeage – dont on peut penser qu’il a été systématique – c’est-à-dire l’installation d’un dispositif caché dans ces machines pour lire ce qu’elles émettent.

Rappelons-nous cependant qu’une grande partie de ce travail de l’ombre s’est effectué avant l’apparition d’internet et de la téléphonie GSM, lesquels ne se sont généralisés qu’à l’issue de la Guerre froide. Il s’agissait donc pour l’essentiel de chiffrement de communications radio ou filaires. Il était alors essentiel de localiser et d’intercepter les émissions radios ou de « dériver » les lignes téléphoniques afin de pouvoir les écouter.

Mais CRYPTO AG a également travaillé, depuis les années 1990 sur les GSM et très vraisemblablement sur l’informatique.

Il convient toutefois de relativiser le rôle de cette opération dans le cadre de la Guerre froide puisque les Soviétiques n’utilisaient pas cette société… et que rien ne nous dit qu’ils n’y avaient pas infiltré d’agents (car il s’agissait d’un objectif de choix) ou qu’ils n’étaient pas au courant de cette opération.

Elle a probablement davantage servi à écouter les dictatures d’Amérique latine,les pays arabes, et les alliés occidentaux des Etats-Unis… comme c’est toujours le cas aujourd’hui avec la NSA.

C’est surtout une très belle opération d’intelligence économique : la prise de contrôle d’une société étrangère. Cela a permis aux Américains et aux Allemands de priver les Suisses d’une partie de leur autonomie et d’utiliser leur réputation pour s’infiltrer dans de nombreux autres Etats….

Quels pourraient être les conséquences d’une telle révélation ? S’attend-on à des répercussions juridiques ou diplomatiques ? 

C’est d’abord une révélation qui porte atteinte à la réputation de la Suisse. Les Américains semblent s’attacher à réduire le crédit de nos voisins depuis plusieurs années, après les avoir obligés à lever leur secret bancaire et avoir conduit des poursuites anticorruption sur leur propre sol, entre autres…

C’est surtout la fin de la vie probable de la société CRYPTO INTERNATIONAL (qui a racheté CRYPTO AG) qui va perdre tout crédit auprès de tous ses utilisateurs et acheteurs potentiels, qui vont s’empêcher de changer de systèmes. D’ailleurs, il se déroule probablement déjà dans l’ombre une compétition féroce entre fournisseurs pour se substituer à la société suisse… et entre services pour prendre le contrôle de ces nouveaux systèmes.

Il convient aussi de se poser la question de savoir pourquoi cette information sort maintenant et qui y a intérêt. Certes, les techniques de chiffrement ont considérablement évolué et CRYPTO AG n’est plus en pointe. Mais des enjeux cachés nous échappent très probablement. Comme toujours dans les dossiers de renseignement, les non-initiés ne perçoivent que la partie émergée de l’Iceberg.

Observons seulement que l’information sort dans les médias parce que les Américains ne sont plus actionnaires de CRYPTO AG et qu’ils sont certainement intéressés par les marchés de renouvellement à venir…

Atlantico