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Emmanuel Macron, en ouvrant la voie à un dialogue stratégique avec Moscou, fait un grand écart entre sa volonté de rapprocher la Russie de l’Europe et sa dénonciation systématique des tentatives russes d’affaiblissement des démocraties européennes.

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Les présidents Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, lors d’une conférence conjointe, le 24 mai 2018 au palais Constantin, à Strelna, près de Saint-Petersburg. Un rapprochement plein d’obstacles. (Sergey Guneev/Sputnik/AFP)

Par Dominique Moïsi
 

« La politique à l’égard de la Russie doit être européenne et pas seulement transatlantique. » Il y a quelques jours, à la Conférence sur la sécurité de Munich, Emmanuel Macron est revenu sur la question qui suscite le plus de débats entre la France et certains de ses partenaires européens, voire des réticences au sein de l’administration française. Le Quai d’Orsay, loyal et discipliné, ne traîne-t-il pas un peu des pieds en appliquant une politique en laquelle il ne croit pas pleinement ? Faut-il dénoncer les présupposés idéologiques des « néo-conservateurs », le manque d’imagination des bureaucrates, ou reconnaître le réalisme de praticiens qui peinent à percevoir les « cartes » dont dispose Paris pour pousser Moscou à adopter une politique plus conciliante à l’égard de l’Union, et de la France en particulier ?

Souligner, comme le fait le président de la République, les limites de la politique menée à l’égard de la Russie, est une chose. Transformer l’impatience, sinon la frustration, en espoir réaliste en est une autre. Surtout si l’on est condamné à une forme de grand écart permanent entre l’énoncé des objectifs – rapprocher la Russie de l’Europe – et la dénonciation des obstacles – la recherche systématique par Moscou de  l’affaiblissement, par tous les moyens, des régimes démocratiques européens . S’il est impossible d’agir sur les « mauvaises manières » de la Russie, pourquoi chercher à tout prix à renouer un dialogue positif avec elle ?

Poursuite des intérêts nationaux

Le président français surestimerait-il sa capacité à entraîner par son charme ses interlocuteurs, et ce de Moscou à Washington ? N’oublierait-il pas que le plus souvent, la diplomatie personnelle se heurte au poids et à l’inertie des bureaucraties, que les régimes soient démocratiques ou autoritaires ? Pourquoi ce qui a échoué avec Donald Trump sur le dossier iranien réussirait-il avec Vladimir Poutine sur les questions ukrainienne et syrienne ? Les dirigeants américain et russe peuvent éprouver une réelle sympathie pour Emmanuel Macron. Cela ne modifie en rien la poursuite de ce qu’ils perçoivent comme leurs intérêts nationaux. « Nous voulons bien t’écouter, te sourire… mais t’entendre, pour qui te prends-tu ? »

Il n’existait qu’une simple contradiction entre la poursuite de « nos ambitions iraniennes » et la volonté d’établir un dialogue bilatéral privilégié avec Donald Trump. Dans le cas de notre « politique russe », le pari de l’ouverture est encore plus problématique. Peut-on demander à Varsovie, et même à Berlin, d’en faire plus en matière de défense européenne, et prôner en même temps un dialogue approfondi avec Moscou, quelle que puisse être la politique menée par la Russie ? Vouloir, en dépit du Brexit, maintenir avec la Grande-Bretagne une relation bilatérale privilégiée en matière de sécurité et de défense, correspond aux souhaits affichés par Paris et Londres.  Mais est-ce bien compatible avec une politique qui peut apparaître, vue de Londres, comme pro-russe , alors que les émotions négatives seront exacerbées des deux côtés de la Manche par l’inévitable montée des tensions commerciales ?

Le talon d’Achille de la « doctrine Macron »

« Pour construire l’Europe de demain, nos normes ne peuvent être sous contrôle américain, nos ports et aéroports sous capitaux chinois, et nos réseaux numériques sous pression russe », disait fort justement Emmanuel Macron dans son récent discours à l’Ecole de guerre. Le domaine stratégique s’est, de fait, notablement élargi, mais ces trois défis sont-ils de même nature ? Pour l’Europe, la Russie n’est-elle pas tout à la fois, plus proche géographiquement, plus agressive dans son comportement quotidien à notre égard, et en même temps plus faible et vulnérable que ne peuvent l’être les Etats-Unis et la Chine ?

Il convient de replacer la politique de Paris vis-à-vis de Moscou dans le contexte global de ce que certains commencent à appeler la « doctrine Macron ». Cette dimension « russe » pourrait-elle être le talon d’Achille de cette doctrine, sinon constituer même un obstacle à l’ambition légitime de faire de l’Europe un acteur souverain en matière de défense et de sécurité ?

Le point de départ de la réflexion du président de la République en matière de politique étrangère tient en un constat. A l’heure du repli sinon du déclin relatif de l’Amérique et de la montée en puissance de la Chine, de la Russie ou de la Turquie, l’Occident n’est plus l’Occident. Le repli américain des affaires européennes, sinon mondiales – l’exemple du Moyen-Orient en est l’illustration la plus criante – s’inscrit dans le temps long de l’histoire. Et Donald Trump, sur ce plan, n’a fait qu’approfondir le sillon creusé par son prédécesseur, Barack Obama.

Une confusion des sentiments

Mais peut-on pour autant penser qu’une éventuelle défaite électorale de Donald Trump – ce n’est pas le scénario le plus probable aujourd’hui – ne modifierait pas, et plus qu’à la marge, la relation transatlantique ? Certes, l’Amérique ne redeviendra pas ce qu’elle était, mais se résigner à ce qu’elle s’éloigne toujours davantage de la réalité et de l’image qui étaient les siennes, n’est-ce pas faire preuve d’une résignation, sinon d’une « confusion des sentiments » dangereuse, pour plagier Stefan Zweig ?

Cette confusion peut parfois correspondre à des calculs douteux. Une Amérique moralisatrice qui entendrait à nouveau donner des leçons d’éthique et de droits de l’homme à ses alliés, ne serait-elle pas plus « encombrante » qu’une Amérique cynique et hyperréaliste qui peut servir de contre-modèle parfait, derrière lequel on peut s’abriter pour poursuivre des intérêts strictement commerciaux ?

De manière plus fondamentale encore, on ne peut, sans risque d’incohérence, mettre en avant les « valeurs » au nom de la fidélité à l’Europe des Lumières et vouloir se rapprocher de dirigeants qui rêvent de voir l’extrême droite arriver au pouvoir en France et qui s’investissent à cette fin.

Trouver une voie européenne médiane entre Washington et Moscou ne peut pas se résumer à un non-choix entre un pays dont le président peut changer dans moins d’un an, et un autre dont – sauf accident – le dirigeant sera toujours au pouvoir jusqu’en 2024 et sans doute au-delà. Entre « illusion russe » et « résignation américaine », comment trouver un juste équilibre et, au-delà, une cohérence ?

Les Echos