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Sebastien Poulain Docteur en science de l’information et la communication, laboratoire Mica, Université Bordeaux Montaigne, enseignant dans plusieurs universités, spécialiste de médias, ESS, contre culture, UCLA School of Medicine

Exposition « Silence radio, Mai 68 à l’ORTF », 2018, Maison de la radio, Paris 16e. Author provided

Nous allons fêter les 100 ans de la radio en France et les 40 ans de la fin du monopole d’État. L’heure est aux grands projets concernant l’audiovisuel public, dont les fusions CSA/Hadopi et Radio France/France Télévisions/France Médias Monde/Ina. Ces dernières années, l’audiovisuel public a prouvé qu’il était capable d’innovations via des métamorphoses numériques (podcasts, applications…) et des nouvelles plates-formes à destination des jeunes (Okoo, Slash, Lumni, Salto…).

Il dispose d’une grande diversité de médias avec une qualité et un professionnalisme souvent comparés à ceux de la BBC. Enfin, les audiences de la radio publique et de la télévision publique ont résisté à la concurrence et à la pandémie…

Dans ce contexte, comment penser une véritable démocratisation de l’audiovisuel en France, comment le rendre vraiment public ?

Démocratisation de la gouvernance

L’une des critiques récurrentes adressées à l’audiovisuel public concerne sa gouvernance, selon Gaël Villeneuve. Au-delà de leur élitisme, les PDG de l’audiovisuel public sont systématiquement proches de la tête de l’exécutif. Cette pratique aboutit à des risques de censures visibles et invisibles. C’était le cas à l’époque de l’ORTF, et c’est toujours vrai aujourd’hui.

L’exécutif – pour qui les médias publics représentent un enjeu important à contrôler – a toujours refusé d’aller jusqu’au bout du processus d’autonomie et de couper le « cordon ombilical ».

Pourtant, plusieurs possibilités existent pour désigner ses dirigeant·e·s autrement que par l’intermédiaire du CSA dont le collège est désigné majoritairement par le parti au pouvoir. La désignation pourrait être faite par des représentants du Conseil d’administration, du personnel, des auditeur·ice·s, des partis politiques d’opposition… Dans cette procédure sans doute inédite, les candidat·e·s pourraient faire campagne (projet, équipe, interviews…) puis rendre des comptes régulièrement lors d’un mandat unique.

Démocratisation de la gestion

Aujourd’hui, les citoyen·ne·s ont la possibilité de critiquer ce qui est diffusé à l’antenne grâce aux courriers, courriels, sur les réseaux sociaux, ou par l’intermédiaire de la presse. Mais pourrait-on leur donner un véritable droit regard sur le mode d’organisation de l’audiovisuel public ?

Pourquoi ne pas les impliquer dans la gestion des médias ? Pourquoi tel recrutement, licenciement, partenariat, invité·e, budget (la suppression de la publicité), fusion (France Info/TV, les rédactions France 2/France 3/RFO, France Bleu/France 3), fermeture (Soir 3, France ô, France 4, le direct la nuit à la radio) ?

Chacun de ces choix devrait pouvoir faire l’objet d’explications publiques, claires et précises, car ils ont des conséquences programmatiques et socio-économiques, à l’image du publirédactionnel traditionnel et nouveau. Ces choix pourraient être questionnés par une audience « désinfantilisée » de médias publics « déverticalisés ».

Les médias représentant une forme de pouvoir – ils ont du pouvoir, en tout cas, sans doute doivent-ils accepter davantage de transparence et des « contre-pouvoirs » en leur sein (c’est-à-dire aussi à l’antenne via des intervenants qui critiquent ce qui s’y fait) et à l’extérieur.

Les pouvoirs juridiques (exécutifs, judiciaires, législatifs), eux, offrent des possibilités de contestations suivant la logique de la séparation et l’équilibre des pouvoirs promue par Montesquieu dans L’Esprit des lois. Inspirons-nous des travaux de Christophe Pébarthe sur la démocratie grecque sous Périclès où « tout discours de citoyen peut légitimement prétendre contenir une vérité » et où chaque décision et vote peut être remise en question.

Démocratisation de l’antenne

Dans la « consultation citoyenne » « Ma Télé Ma Radio Demain » menée par l’Institut Ipsos, Radio France et France Télévisions dans l’objectif de préparer l’avenir des médias publics, les 127 109 répondants ont souligné plusieurs faiblesses en termes de proximité avec le public, de diversité, de parole citoyenne, de débat d’opinion et de diversité d’opinion en ce qui concerne Radio France.

Présence des femmes dans les médias audiovisuels : Le CSA relève des progrès dans son rapport 2019 Publié le 05 mars 2020. csa

C’est pourtant en donnant plus de place aux différentes composantes de la société que l’audiovisuel public pourrait devenir davantage « la voix des Français.es », voire « les voix des habitant·e·s de la France » au lieu de « la voix de la France », c’est-à-dire, trop souvent, la voix de l’exécutif. Ainsi du référendum de 1969 où France Inter est « mobilisée en faveur du oui » comme le rappelle Denis Maréchal (p177) ou de celui de 2005 sur le Traité Constitutionnel Européen où la « couverture des affaires européennes s’est homogénéisée depuis 2004 sur une ligne favorable au OUI » au 20h de France 2 selon Jacques Gerstlé.

Les médias publics auraient sans doute à gagner à créer des espaces pour des tendances politiques, mais aussi culturelles et sociétales plus diverses. Pourquoi faut-il attendre la campagne politique officielle pour écouter davantage de diversité (équilibre puis équité puis égalité) pour entendre les « petits candidats » ?

Les réseaux sociaux numériques sont aujourd’hui critiqués, car ils donnent la possibilité de créer des « bulles informationnelles », mais historiquement, ce sont bien les médias traditionnels qui ont laissé trop peu de place au pluralisme et à la contradiction en leur sein.

De même, les femmes disposent toujours de bien moins de temps d’antenne que les hommes selon les études de l’INA. La question se pose aussi pour les « minorités visibles » à la télévision. Les médias publics gagneraient à se rapprocher des citoyennes et des citoyens pour qu’ils « rentrent » dans la fabrique des médias (à l’instar de France Info junior) plutôt qu’en tant que simples « faire-valoir ».

Le pluralisme – personnes recrutées, sujets traités, traitement des sujets, invité·e·s, langues employées – est sans aucun doute une condition sine qua non de la crédibilité des médias et de la confiance qui leur est accordée. À ce stade, la crédibilité du média radio est plutôt meilleure que pour les autres médias. La télévision publique doit donc travailler à augmenter la sienne.

Démocratisation de l’information

À l’heure de l’expansion des fake news, de la polarisation des opinions, de la concentration des médias privés et du vieillissement de l’audience, l’audiovisuel public pourrait jouer un rôle de réflexion sur l’ensemble des productions médiatiques (l’« éducation aux médias ») en donnant davantage de place à des émissions métamédiatiques (du média qui réfléchit sur le média). Ce type d’émission permet de décrypter le politiquement correct, les censures, les rumeurs, les théories complotistes, le storytelling… qui semblent jouer des rôles toujours plus importants dans nos vies et suscitent un réel intérêt des citoyens.

L’émission « Arrêt sur image » a trouvé un modèle économique autonome sur Internet ; le médiateur de FTV reçoit entre 15 et 25 000 courriels de téléspectateurs par an ; celui de Radio France reçoit environ 2000 messages par mois.

« Votre télé et vous » est diffusé le dimanche à 7h25 sur France 2. FTV

Il s’agirait donc d’accroître la place de ces émissions (médiateur·ice, fact-checking…), de leur donner de bons horaires (le 148e numéro de « Votre télé et vous » a été diffusé mardi 26 janvier 2021 à 00h15 sur France 3 et dimanche 31 janvier à 7h25 sur France 2), plus de temps, plus d’indépendance – ils dépendent de leur direction –, de diversifier les intervenants (représentants de l’audience, d’écoles de journalisme, universitaires, syndicats, membre des sociétés de journalistes, d’organismes de critique et d’éducation aux médias) pour éviter d’en faire des outils de communication et des « défenseur[s] des médias et des journalistes ».

Démocratisation de la production, de la programmation et de la diffusion

Au-delà de la simple interrogation/interpellation verticale qu’on peut trouver dans certaines émissions politiques, il s’agirait même de donner la possibilité de produire des contenus, à l’image des doctorant·e·s qui résument leurs thèses dans la rubrique « La Recherche montre en main ».

David Christoffel promeut des « hétérotopies » dans les « audiovisuels publics » qui consiste à « organiser une préemption citoyenne des ondes en confiant la direction des chaînes à des jurys citoyens. »

Arte radio. Arte radio

FTV, Radio France et leurs antennes locales pourraient devenir des pépinières à podcasts citoyens à l’image des Audioblogs d’Arte radio. Des concours INA ou France Culture sont déjà lancés. Il y a 80 millions de téléchargements des podcasts produits par Radio France par mois actuellement.

La démocratisation ne doit pas nuire à la créativité et à la liberté des personnels des médias publics ; l’idée n’est pas de modeler les programmes en fonction des audiences et des « bad buzz » numériques. Mais les médias – et a fortiori ceux de l’audiovisuel public – n’ont-ils pas des comptes à rendre à leur audience comme ils le font devant la Cour des comptes ?

Au-delà de l’enrichissement culturel personnel via l’écoute de ses programmes, les médias publics ne peuvent-ils pas aider davantage à l’« empouvoirement » (empowerment) des citoyens ? À l’heure des réseaux sociaux et de l’expression libre sur le web, mais aussi de la démocratie participative, il est temps de démocratiser l’audiovisuel pour le rendre vraiment « public ».

The Conversation