Étiquettes

, ,

Les enquêteurs cherchent à préciser le rôle de la patronne de Bestimage dans l’organisation de l’entretien donné par l’affairiste franco-libanais à « Paris Match », en novembre 2020. Selon les propos de celui-ci, Nicolas Sarkozy n’avait pas bénéficié de l’argent libyen pour sa campagne de 2007.

Michèle Marchand à Paris, le 22 avril 2017.
Michèle Marchand à Paris, le 22 avril 2017. © Eric Feferberg, AFP/Archives

Femme d’affaires au passé sulfureux, proche des couples Macron et Sarkozy, elle était toujours entendue vendredi matin dans le cadre d’une information judiciaire ouverte pour subornation de témoin et association de malfaiteurs en vue de commettre une escroquerie en bande organisée. Une perquisition a été menée à son domicile. Les policiers cherchent, en effet, à préciser le rôle qu’elle a pu jouer dans l’organisation de l’entretien donné par Ziad Takieddine à l’hebdomadaire Paris Match, publié en novembre 2020, accompagné de clichés pris par un photographe travaillant pour son agence. Contactée, son avocate, Me Caroline Toby, n’a pas souhaité faire de commentaires.

En avril, « Mimi », comme elle est surnommée, avait assuré au site Mediapart qu’elle n’avait « rien à voir dans cette histoire. Valiela [le photographe envoyé au Liban] travaille pour moi de temps en temps, mais il a sa propre agence. Il était parti pour essayer de faire un sujet paparazzi sur Carlos Ghosn, et, paraît-il, l’autre [Ziad Takieddine] lui aurait sauté dessus. Il voulait des photos… Valiela me dit qu’il a eu Gattegno [directeur des rédactions de Paris-Match et du Journal du Dimanche], qui lui a tout de suite envoyé un journaliste ».

La garde à vue du journaliste de Paris Match François de Labarre « a été levée », a indiqué jeudi soir à l’AFP son avocat Me Christophe Bigot. « Sans aucune mise en examen, ni convocation chez le juge d’instruction », s’est-il félicité. Celle de la patronne de BestImage, Michèle Marchand, surnommée « Mimi », a été prolongée de 24 heures, a indiqué une source proche du dossier.

Ces deux gardes à vue avaient débuté tôt jeudi matin à Nanterre à l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (Oclciff), sur demande de deux juges d’instruction financiers parisiens, ont indiqué des sources proches du dossier à l’AFP, confirmant des informations de Mediapart.

Selon Le Parisien, Noël Dubus, qui s’est rendu à deux reprises à Beyrouth pour y rencontrer Ziad Takieddine avant sa rétractation, aurait bénéficié de versements suspects, via Arnaud de la Villesbrunne, qui était un des prestataires de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy. Selon Libération, l’homme d’affaires Pierre Reynaud aurait, quant à lui, avancé à Noël Dubus des fonds à remettre à Ziad Takieddine.

« Un procédé judiciaire déplorable »

Cette enquête porte sur des soupçons de « subornation de témoin » et « association de malfaiteurs » relatives à un entretien accordé en novembre dernier par Ziad Takieddine au journaliste de Paris Match, qui s’était rendu au Liban avec un photographe de BestImage, selon cette source. 

Les domiciles de « Mimi » Marchand et de François de Labarre ont fait l’objet jeudi de perquisitions, selon les sources proches du dossier. La mesure de coercition visant le journaliste avait suscité l’indignation de la directrice de publication de l’hebdomadaire, Constance Benqué, qui avait dénoncé une « arrestation contraire à tous les principes démocratiques », tandis que le secrétaire général de Reporters sans Frontières, Christophe Deloire, avait évoqué « un procédé judiciaire déplorable, à l’évidence disproportionné ».

Dans l’entretien de novembre au cœur de cette nouvelle enquête, qui avait également fait l’objet d’une diffusion vidéo sur BFMTV, Ziad Takieddine avait retiré ses accusations contre l’ex-chef de l’État. « M. Sarkozy n’a pas eu un financement libyen pour la campagne présidentielle, ni M. Kadhafi ne pouvait le faire parce qu’il ne le faisait jamais », avait-il notamment déclaré.

« La vérité éclate », avait immédiatement triomphé l’ancien chef de l’État (2007-2012), avant d’accorder deux jours plus tard un rare entretien à BFMTV en disant sa « colère » d’avoir été « traîné dans la boue ».

Volte-face

L’entretien de Ziad Takieddine avait été publié peu après son incarcération au Liban dans le cadre d’une procédure judiciaire engagée contre lui. Le quotidien Libération avait évoqué en mars des mouvements de fonds suspects, évoquant de possibles tractations en marge de l’interview. Selon Mediapart, c’est « cette procédure qui a fait apparaître des négociations souterraines avec M. Takieddine visant à obtenir sa rétractation dans le dossier libyen ».

Deux mois plus tard, interrogé le 14 janvier à Beyrouth par les juges d’instruction Aude Buresi et Marc Sommerer chargés du dossier libyen, l’intermédiaire, connu pour sa versatilité, avait déclaré qu’il ne « confirm(ait) pas les propos » de l’entretien. Tout en confirmant le verbatim issu des vidéos, Ziad Takieddine a ainsi prétendu dans cet interrogatoire, dévoilé par l’AFP, que ses propos de novembre avaient été « déformés » par Paris Match, qui « appartient à un ami de Sarkozy ». L’hebdomadaire est propriété du groupe Lagardère, dont Nicolas Sarkozy est membre du conseil de surveillance.

Devant les magistrats, en janvier, Ziad Takieddine est donc revenu à sa première version, selon laquelle la campagne présidentielle 2007 de Nicolas Sarkozy avait reçu l’apport de fonds libyens. Tout en insistant sur le fait que lui n’y était pour rien. Peu après l’entretien à Paris Match et BFMTV, le procureur national financier Jean-François Bohnert avait souligné dans un communiqué que les mises en examen de Nicolas Sarkozy dans cette enquête, confiée à des juges en 2013, ne s’appuyaient pas seulement sur les déclarations de Ziad Takieddine.

Depuis, l’enquête se poursuit. Le 13 avril, Claude Guéant, l’ex-bras droit de Nicolas Sarkozy, a ainsi vu sa mise en examen pour « corruption passive », prononcée en septembre 2018, élargie à de nouveaux soupçons autour d’une montre de valeur qui lui aurait été offerte par un autre suspect clé de l’affaire, l’intermédiaire Alexandre Djouhri, en échange d' »interventions en sa faveur » auprès d’EADS (devenu Airbus Group) et du ministère du Budget concernant une dette fiscale d’une de ses sociétés.

Le passé de Michèle Marchand

Michèle Marchand est la fille unique de coiffeurs de Vincennes, anciens résistants communistes. À 16 ans, elle fugue, se marie, tombe enceinte avant sa majorité et a deux enfants. Elle quitte son conjoint, reprend des études de mathématiques et commence à travailler chez un équipementier automobile puis dans des garages parisiens ouverts jour et nuit où elle tient la caisse et découvre le monde de la nuit (stars, policiers et voyous). Dans les années 1970, elle achète deux garages.

Dans les années 1980, elle part aux États-Unis, où elle rénove des maisons puis crée un commerce automobile, récupérant des voitures françaises à la casse, les transférant outre-Atlantique où elle les répare avant de les revendre, ce qui lui vaut un certain succès. Deux de ses anciens maris ont fait de la prison. Elle a aussi travaillé en 1981 dans une revue L’Amateur d’armes où une histoire de falsification de chèques et d’émission de chèques sans provision la conduit en prison. Elle fait également de la détention provisoire pour chèques volés, faux en écriture et écope notamment de trois ans de prison avec sursis pour avoir transporté 500 kg de cannabis en compagnie de son mari, le braqueur Maurice Demagny. Elle est également responsable d’établissements de nuit à Paris dans les années 1990, rue Washington, rue de Ponthieu et porte Maillot (notamment Le Cirque et Le Memories), certains s’affichant pour lesbiennes.