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Philippe BILGER

La lumière, selon moi, a surgi d’un rapport de Fondapol, le think tank de Dominique Reynié, se qualifiant de « libéral, progressiste et européen ». Il annonçait « un risque populiste pour 2022 » pour diverses raisons tenant notamment au fait que ce qui avait présidé à 2017 n’avait pas disparu et qu’une extrême violence sévissait dans nos débats.

Sans minimiser cette intelligente analyse, je l’aurais située dans le registre que j’avais dénoncé peu ou prou dans mes billets du 22 juillet 2011 : « Le populisme contre le peuple ? » et du 26 octobre 2020 : « Donner la parole au peuple ? Beaucoup trop populiste ! »
La classe politique qualifiait au fond de populiste ce qui mettait en péril ses privilèges et son exclusivité dans les choix fondamentaux d’un pays. Le peuple devait être salué mais surtout pas sollicité : la politique était une activité trop sérieuse pour lui être confiée.

Mais la révélation m’a saisi qu’on pourrait aujourd’hui considérer que le populisme est devenu un langage universel, une épidémie touchant tous les partis, toutes les argumentations et tous les milieux, le pouvoir comme ses oppositions, les acteurs comme les médias. Tel un poison récusant mesure et bon sens, équilibre et honnêteté. Comme une tentation permanente d’extrémisme dont personne ne serait à l’abri et même pas le rédacteur de ce post.

Cette interprétation me conduit à rassembler des données diverses, d’inégale importance, mais qui toutes ont pour point commun la négation de la réalité, le déni de la vérité, l’emprise délétère, sur les esprits, de l’idéologie ou de cette inféodation subtile qui incite à déformer, dénaturer, noyer le particulier dans le général, travestir ou mépriser.

On comprendra aisément ce que je veux signifier par là si je me fonde sur les derniers propos à la fois scandaleux et pathétiques de Jean-Luc Mélenchon qui prépare déjà son explication pour sa future défaite en 2022. Il trouve évidemment « suspecte la panne des numéros d’urgence » (BFM TV).

J’inclus évidemment dans cette dénonciation l’ignominie bête de ce youtubeur Papacito permettant au leader de LFI de se camper en victime avec les menaces de mort qui lui ont été adressées et qu’il surexploite (CNews).

Melenchon-complotisme

Mais je ne m’arrête pas là à son sujet.

Jean-Luc Mélenchon a déclaré que la violence verbale, dont il a usé à maintes reprises, préparait la violence physique. Le président a été giflé le 8 juin par un homme se disant anarchiste à Tain-l’Hermitage. Le leader de LFI a exprimé sa solidarité. Je ne suis pas loin de considérer que c’est du jésuitisme politique. Pour une agression dont le caractère est sans doute unique sous la Ve République. Elle est l’apothéose d’un populisme sans frein ni respect.

Est populiste, en outre, dans le sens que je donne à cet adjectif, la dérive d’un ministre intelligent, Bruno Le Maire, qui est de droite pour ce qu’il a accompli de meilleur mais qui s’est laissé aller à un mépris du RN et de Marine Le Pen, au point de traiter le premier de « minable » et de « parti de la capitulation », et d’exprimer sa condescendance à l’égard de la seconde.

Attitude doublement maladroite puisque d’une part elle fait monter ce qu’on dénigre et que d’autre part elle feint d’oublier la multitude qui probablement va les soutenir en 2022 et dont le pouvoir auquel il appartient a élargi l’ampleur.

Puisqu’on est sur ce thème, y a-t-il un comportement plus populiste que celui d’Eric Dupond-Moretti prétendant dénoncer cette tare que serait le populisme en adoptant, dans ses propos et ses diatribes, le pire de cette attitude qui consiste à stigmatiser sans aucune courtoisie républicaine et à ne jamais prendre le temps d’appréhender l’immense angoisse de ceux dont il se moque, puisque l’insécurité dont ils se plaignent ne serait qu’un « sentiment » ?

Dans le registre politique, sur un mode infiniment plus modéré, est populiste l’attitude d’un Patrick Mignola approuvant avec désinvolture la « campagne » actuelle d’Emmanuel Macron qui ne poserait aucun problème.

Cette campagne elle-même, se téléscopant de manière délibérée avec les points chauds des élections régionales et permettant au président de préparer 2022 avec les moyens de l’Etat, n’a-t-elle pas un fort parfum populiste ? Il faudrait aller voir le peuple qui serait comme dans une réserve ?

Faut-il ajouter à ces exemples milles péripéties médiatiques qui démontrent que le populisme, sa lâcheté, sa complaisance, irriguent les échanges qui se prétendent les plus éloignés de ce risque ? Quand Léa Salamé s’entretient comme elle l’a fait avec Booba et Omar Sy, nous avons là un journalisme qui vise plus à la promotion qu’à la discussion ; fuyant la vérité et la contradiction, il nourrit le populisme que je qualifie comme une entorse aux pratiques honorables (France Inter).

J’ai conscience, par rapport à la décence et à la mesure démocratiques, d’assigner au populisme une universalité qui peut être discutée. Mais je crois cependant qu’il résume, sur un mode opératoire, un ensemble d’anomalies, de violences verbales, de malhonnêtetés, de pratiques apparemment convenables mais gangrenées, d’excès, de dérisions, d’absurdités, de dénis et d’agressions qui, sous cette unique étiquette, étonnent, voire indignent. Rien ne doit être excusé mais tout doit être analysé comme la cause d’un délitement républicain ou la rançon d’une exemplarité trop médiocre.

Cette épidémie française, je le crains, sera impossible à éradiquer. Aucun vaccin contre elle mais au contraire la tendance de l’humain à sortir d’une normalité, d’une décence trop vécues comme une ascèse, une prison.

Justice au Singulier