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par Michel Juffé

Alors que le chroniqueur de droite et pas-encore-mais-presque-candidat est donné à 15% dans les sondages, à quelques points seulement d’un hypothétique second tour, le philosophe Michel Juffé analyse les accusations de racisme portées contre Eric Zemmour, qui attire régulièrement les points «Godwin». Mais son opposition à l’islam et sa conception d’une France homogène ne sont pas vraiment similaires à la pensée national-socialiste, selon notre chroniqueur.


Né en 1945, docteur en philosophie, Michel Juffé fut conseiller au sein du Conseil général de l’écologie et du développement durable (2003-2010) et enseignant aux Ponts-et-Chaussées, au CNAM et à l’Université de Marne-la-Vallée. Auteur d’une douzaine d’ouvrages, il a notamment publié Sigmund Freud – Benedictus de Spinoza, Correspondance, 1676-1938 (Gallimard, 2016), Café-Spinoza (Le Bord de l’eau, 2017), A la recherche d’une humanité durable (L’Harmattan, 2018) et dernièrement Nietzsche lecteur de Heidegger (L’Elan, 2020).


Zemmour, un petit émule d’Hitler ? Pas tout à fait, car il ne parle pas des Français comme une race supérieure (il récuse tout racisme !) mais il le présuppose, tout en suivant le chemin inverse de celui suivi par Hitler. Car celui-ci, dans Mein Kampf [1], commence par exalter le peuple allemand, descendant et héritier des Aryens. Alors que Zemmour commence à désigner l’ennemi, un ennemi qui est prêt à conquérir le monde, à commencer par la France, qui sera majoritairement musulmane en 2100, si on n’a pas chassé tous les musulmans de notre sol d’ici là.

Bien entendu, c’est entre auteurs que j’établis la comparaison, Hitler n’étant, en 1925, qu’un candidat à la direction de l’Allemagne et Zemmour un potentiel candidat à une élection présidentielle. La doctrine d’Hitler repose sur cinq grandes idées – que le parti national-socialiste mettra en pratique :

  • Au sein de l’humanité, il existe une race supérieure, les Aryens. L’Aryen est le «Prométhée de l’humanité ; l’étincelle divine du génie a de tout temps jailli de son front lumineux». Il épargna les hommes de race inférieure, les soumit et leur imposa une activité utile, bien que pénible.
  • Le progrès de l’humanité est celui de cette race, que rien ne doit entraver, selon un principe de «sélection natu­relle» bien compris. Il faut en premier lieu renforcer la race pure, en évitant toute cause d’affaiblissement. Il faut ensuite protéger la race de tout mélange, car ce mélange affaiblit le fort, le contamine par les tares du faible. «Toutes les grandes civilisations du passé tombèrent en décadence simplement parce que la race primitivement créatrice mourut d’un empoisonnement du sang.»
  • Par conséquent, il est vital d’établir un parti unique strictement dévoué à ses chefs, et élimi­nant tout parti concurrent. La victoire des Aryens vien­dra non par des idées scientifiques, mais «dans un fanatisme ani­mateur et dans une véritable hystérie». Le mouvement qui porte cet idéal doit éviter toute alliance, car elle l’af­fadirait. La doctrine raciste n’en tolère au­cune autre : «elle exige impérieuse­ment la reconnaissance exclusive et totale de ses conceptions, qui doivent transformer toute la vie pu­blique».
  • Ce parti aura pour tâches d’amener l’ensemble du peuple à suivre ses chefs, d’éduquer la jeunesse dans l’idéal raciste, de réduire le rôle des malades et des faibles. Le parti ouvrier allemand national socialiste (NS­DAP) doit partir du principe «qu’un homme dont la culture scienti­fique est rudimentaire, mais de corps sain, de ca­ractère hon­nête et ferme, ai­mant à prendre une décision, et doué de force de volonté, est un membre plus utile à la commu­nauté nationale qu’un infirme, quels que soient ses dons intellectuels».
  • Ce programme n’aboutira qu’à condition de se défaire des Juifs (et de leurs avatars marxistes), sources de toute corruption. Les Juifs sont les grands coupables de la défaite de l’Allemagne en 1918, car ils sont les artisans d’un «empoisonnement massif de la nation» : le goût de l’argent, celui du «savoir», la croyance en l’égalité des êtres hu­mains, le pacifisme. Le Juif n’a pas de religion : il n’a aucune croyance en la vie après la mort ; le Talmud «enseigne seulement à mener ici-bas une vie pratique et suppor­table».

Hitler voulait retrancher les juifs de la nation allemande (par la mort), Zemmour veut retrancher les musulmans de la nation française (par privation de droits, conversion forcée et expulsion brutale).

Zemmour s’en est d’abord pris aux «progressistes» : «On a affaire à une nouvelle religion d’État prêchée par des grands-prêtres qui catéchisent, sermonnent, excommunient… Sous couvert de ‘valeurs de la République’, nos élites nous imposent une religion républicaine – le progressisme, le féminisme, l’antiracisme – qui est précisément l’anti-république puisqu’elle est tout sauf la ‘chose publique’ mais une idéologie. Leur idéologie […] Quand les Français sortent de chez eux, ils ont l’impression d’avoir changé de continent ! Le voile se déchire… Nos compatriotes ne se sentent plus chez eux et il est interdit de le dire. […] Dans Mélancolie française, mon précédent livre, je soutiens, à rebours de l’historiographie autorisée, que Napoléon a porté au plus haut l’ambition poursuivie pendant quinze siècles par la monarchie française d’être reconnue comme l’héritière de Rome. Ce rêve de la monarchie de succéder à l’Empire romain, Napoléon l’a accompli même si l’aventure s’est terminée par un désastre» (Politique magazine, 6 mai 2015).

Cependant le pire ennemi de l’héritage romain (donc romano-chrétien) n’est pas constitué par ces élites niant leur héritage national, mais par l’ennemi ancestral : l’islam. «Je vous rappelle que l’islam veut dire ‘soumission’ et que la France vient de ‘franc’ qui voulait dire ‘libre’. Donc, vous voyez, il y a une incompatibilité totale […] L’islam nous a déclaré la guerre, parce que nous ne sommes pas soumis complètement à l’islam.» (Genève, septembre 2016)

D’où la floraison de propos récents sur la suppression des visas, le reconduite de tous les clandestins dans leurs pays, l’interdiction de prénoms «étrangers» (comme si Michel, par exemple, ne venait pas de l’hébreu Mikael – celui qui est semblable à Dieu – et comme si la langue française tombait du ciel sans être une évolution du bas-latin, mâtiné de grec, d’hébreu, d’allemand, et depuis quelques décennies, bourrée d’anglais et d’anglicismes), la pratique «chrétienne» de l’islam (les musulmans seront-ils les nouveaux conversos, qui faisaient semblant d’être chrétiens dans la rue, mais pratiquaient les rites hébraïques à la maison ?). En résumé, toutes les mesures possibles d’éradication de l’islam, constamment confondu avec l’islamisme radical, et dans l’occultation totale qu’il existe plusieurs courants de l’islam et des variétés dans ces divers courants, à l’instar des chrétiens (catholiques romains, catholiques orthodoxes, grande variété de confessions protestantes). Tout ceci est délirant, mais joue sur les ressorts xénophobes, racistes et sexistes des Français, sur la nostalgie d’une France impériale et coloniale, sur la crainte d’une « dissolution » de la France dans l’Union européenne (qui n’est pourtant même pas une fédération).

Zemmour n’est pas un nazi, certes. Ce serait impossible. Mais il invente un «peuple français» homogène (même terre, même sang) qui n’existe pas et n’a jamais existé. C’est la version française du mouvement Völkisch, qui coagulait peurs et rancœurs autour d’un rêve de séparation stricte entre le «peuple allemand» et tous ceux qui le parasitaient, y compris les élites intellectuelles allemandes «enjuivées».

Le vaste programme des nazis, écrivait encore Hitler, doit être soutenu par une très intense propa­gande continuelle, et qui touche les senti­ments du peuple. Il faut des théoriciens, certes, mais il faut surtout des organisateurs, qui doivent prendre les hommes tels qu’ils sont. L’organisateur «doit essayer de tenir compte de la faiblesse et de la bestialité pour créer un organisme vivant, d’une vigueur inébranlable, parfaite­ment approprié à propager une idée et à lui ouvrir le chemin du succès. […] Il sera toujours un meilleur Führer que le théoricien méditant loin des hommes et loin du monde».

Eric Zemmour combat pour des idées, dit-il. Mais ces idées doivent être simples et parler aux cœurs. Il préfère « choquer » que convaincre, marteler des affirmations infondée (la vague migratoire : + 400.000 par an !), écraser sous le mépris ses adversaires, se défendre d’attaques qu’il n’a pas subies. Comme bien d’autres Français, dit-il, il est victime de menaces, d’intimidation, de calomnies. Mais lui sait se défendre et saura les défendre, car «ce n’est pas la République qui est visée, mais la France. Une France à la fois chrétienne et irrévérencieuse, la France des Croisés et de L’Assiette au beurre». La France de Zemmour, quoi !

[1] (Mon combat), 1926. Éditions Max Aman. Tiré à 10 millions d’exemplaires en Alle­magne entre 1925 et 1945. En 2015, il s’en était vendu 80 millions dans le monde. Traduit en français, en abrégé, en 1934, Nouvelles éditions la­tines. Le traducteur précisait qu’il voulait avertir les dirigeants français du « dogme » en vigueur en Allemagne. Aucune nouvelle édition complète n’est parue en France jusqu’en 2021. On ne le trouvait, en version intégrale française, que sur internet. Ou celui-ci, québécois, qui est précédé d’une préface de 16 pages où les traducteurs expliquent pourquoi ils publient ce livre et rappellent les crimes des nazis. Fayard a pris le parti, après 4 ans de préparation, de le publier accompagné de 2800 notes, avec 864 pages au prix de 98 €, sous le titre étrange de : Historiciser le mal : une édition critique de Mein Kampf.

Iphilo