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par Alban Alloix

Alors que la COP 26 s’achève cette semaine, le doctorant Alban Alloix nous invite à redécouvrir le courant philosophique de la Gnose, apparu au premier siècle de notre ère. Les Gnostiques imaginaient que le monde avait été fondé par les Eons, faux dieux qui avaient volé à Dieu son projet archétypal d’un monde parfait. Sauf que ces derniers n’ont pu qu’en produire une pâle copie formée d’un monde et d’êtres inachevés. Conscients mais non résignés, les Gnostiques étaient-ils les premiers écologistes ?

Doctorant en Philosophie à l’Université de Grenoble, Alban Alloix prépare une thèse sur «le problème du Mal chez Philon d’Alexandrie». Il étudie tout particulièrement la philosophie antique et l’histoire des religions, et a animé des ateliers dans des collèges et des lycées sur la question de la laïcité.

Ce matin, comme tous les jours dès mon réveil, je parcours les informations qui défilent, les unes après les autres dans une cascade d’articles, sur mon smartphone, cet outil formidable qui me permet d’être si souvent à l’autre bout du monde, d’échapper à la morosité du quotidien, à la solitude. Cet objet qui a le pouvoir de me noyer sous l’information tout en me donnant accès à des contenus inédits. En sa compagnie je «scroll», anglicisme désignant le fait de faire défiler les pages. Même lorsque j’écris cet article, il n’est jamais trop loin de moi, chaque notification me tire immédiatement de ma réflexion. Serais-je alors dépendant de lui au point de ne pouvoir m’en passer ? Ai-je tant besoin de ma dose d’articles, de nouvelles et de Unes de journaux que je ne lis que d’un œil ? Je prends conscience avec une certaine stupeur que je suis dépendant. Si je ne suis pas sur les réseaux sociaux, je suis sur un site de vente en ligne et, au même moment où je décide d’acheter la Phénoménologie de l’Esprit de Hegel, je suis attiré par une publicité de livraison de fastfood à domicile, je me dis «pourquoi pas ?» puis, me rassurant, «après tout on est dimanche».

Je ne suis pas «accro» seulement à l’objet, mais à tout ce monde qu’il déploie devant moi, un univers qui répond à chacune de mes attentes, à des désirs que l’expérience m’a peu à peu fait édifier en besoin. Je ne désire plus seulement manger ce hamburger, ni lire ces articles chaque matin, j’en ai besoin à un point presque vital. C’est un peu excessif, me direz-vous, et pourtant nous sommes tous dans le même bateau. Il n’est pas tant question ici de notre rapport au smartphone que de notre rapport à la consommation en générale qui est toujours davantage facilitée et rendue attractive par la technologie. Aujourd’hui faire ses courses peut même devenir «amusant», nous expliquent les publicités pour le drive. Consommer est tellement «amusant» que nous y sommes fortement encouragés.

Pourtant il y a une chose qui n’est pas très amusante. C’est cet article que je viens de lire sur la Cop 26. Nous sommes à une semaine de la fin de ce sommet sur le climat et pourtant aucun accord satisfaisant ne semble avoir été pris face à l’urgence climatique. Peut-être trouverez-vous le terme alarmiste et je vous répondrai qu’il est plutôt réaliste. Le rapport du Giec (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) paru en août 2021 confirme la cause anthropique du réchauffement climatique notamment dû aux émissions de Co2 et prévoit trois scénarios en fonction, pour le premier, d’une «diminution drastique des émissions mondiales dès aujourd’hui à un rythme très élevé», précise Le Monde, et qui limiterait le réchauffement à 1,5°C. La troisième possibilité, la pire, est calculée sur la base d’une progression historique des émissions carbone dans le cas où rien ne serait fait pour les endiguer et prévoit un réchauffement de 4°C.

Inutile de rappeler les effets dévastateurs d’un tel scénario : 

  • Disparition accéléré de certaines espèces animales. L’UICN (union internationale pour la conservation de la nature) estime que «sur 138 374 espèces étudiées, 38 543 sont classées menacées» ;
  • Vague de chaleur. Ce qui implique pour un territoire comme la France des canicules régulières à 50°C ou plus dans le cas du troisième scénario ;
  • Augmentation du niveau des mers ;
  • Acidification des Océans.

Le principal responsable de cet état des lieux désastreux : notre mode de vie et, surtout, de consommation. Les fast-foods c’est environ 21 millions de repas servis chaque jour en France. Des petits plaisirs aux lourdes conséquences environnementales et sanitaires. 

Après ce constat désastreux je ne me suis pas réellement demandé ce qu’il faudrait faire, je ne suis pas un expert climatique, je ne suis qu’un consommateur comme vous tous et toutes. Non je me suis plutôt demandé si les philosophes de l’Antiquité n’avaient pas déjà répondu à la question de la consommation, s’ils n’avaient pas élaboré un savoir qui nous serait aujourd’hui salutaire. En bref, les Anciens avaient-ils déjà une conscience écologique ? Bien que le terme soit anachronique, il se pourrait que nous trouvions des échos au sein d’une pensée en particulier : la Gnose.

Qu’est ce que leur lecture singulière du monde peut nous apprendre sur nous-mêmes et notre rapport à notre environnement ? Ce sera la question principale de cet article. 

Qui sont les Gnostiques ?

Avant toute chose, faisons un point historique. Le terme «gnostique» renvoie au terme grec de γνῶσις (gnosis), la connaissance. Le Gnostique se définit alors non moins comme celui qui sait que comme celui qui cherche la connaissance dans la mesure où il la considère comme le seul salut possible. Ils apparaissent aux alentours du premier siècle après Jésus-Christ, sur les bords de la Méditerranée, en Égypte, en particulier à Alexandrie qui se trouve être alors un carrefour entre les pensées orientales, égyptiennes, juives, perses et occidentales portées par l’hellénisme. On les retrouve également en Judée, en Samarie et en Syrie. Ils constituent des communautés ascétiques, marginales, réunies autour d’un savoir détenu par des maîtres.

A l’époque où le jeune Christianisme cherche encore sa voie, la Gnose s’édifie «sur la connaissance et non sur la croyance et sur la foi […] connaissance de l’origine des choses, de la nature réelle de la matière et de la chair, du devenir d’un monde auquel l’homme appartient aussi inéluctablement que la matière dont il est constitué». Certains auteurs gnostiques, comme Valentin, s’inspirent en grande partie de l’enseignement de Jésus dont ils tirent des conclusions et des impressions tout à fait discordantes avec la lecture orthodoxe du Christianisme. La majorité d’entre eux seront qualifiés d’hérétiques par les Pères de l’Église qui voient dans cette philosophie un travestissement de la vérité enseignée par le Christ. A ce titre, les Chrétiens, longtemps persécutés sous l’Empire Romain, deviendront eux-mêmes persécuteurs de ce qu’ils appellent doctement les Gentils. Les Gnostiques n’échapperont pas à ce triste sort.

Cosmogonie gnostique

La principale pierre d’achoppement, source de tous les désaccords, tient à l’élaboration de la cosmogonie gnostique, c’est à dire à la façon dont la Gnose explique l’origine de l’univers et de l’homme. Pour les Chrétiens, héritiers du Judaïsme, le monde a été créé par un Dieu absolument bon, qui s’inscrit ponctuellement dans l’Histoire de l’humanité par des interventions parfois violentes (déluge, destruction de Sodome et Gomorrhe, plaies d’Égypte, etc.). La Gnose considérera alors une telle lecture comme caduque et réfutera l’idée de ce Dieu parfait.

Selon leur propre cosmogonie qui s’inspire en partie des religions déjà existantes, il y a bien un Dieu bon mais celui-ci est trop éloigné pour être connu, il ne prend pas parti dans les affaires d’un monde dont il n’est d’ailleurs pas le créateur, du moins pas directement. Reprenant les enseignements du platonisme et du néo-platonisme, certains gnostiques comme Simon le Mage s’approprient la théorie des idées selon laquelle le Vrai Dieu avait formulé dans son esprit l’existence archétypale de l’univers et de ses occupants. Il avait conçu en toute intelligence un être parfait, lumineux et un monde cohérent. Pourtant, se tournant vers le ciel, les premiers Gnostiques n’y virent pas le paradis promis mais la lourdeur et l’étendu d’un voile noir immuable.

Le Vrai Dieu ne pouvait en être l’origine directe. Ils considérèrent alors que son plan lui avait été volé par des êtres inférieurs, les Éons, des faux dieux, des apprentis sorciers qui s’approprièrent ses idées et leurs donnèrent forme sans qu’elles soient achevées. Ayant perçu l’admirable plan du vrai Dieu, plein d’admiration, ils entreprirent de l’imiter. Ils ne purent cependant en faire une copie que très imparfaite. Le monde et l’homme sont donc des inachevés. Expliquant par là les vicissitudes de la vie, les tribulations de l’existence et rejetant la faute sur un faux dieu pervers et sadique prenant plaisir au mal de sa création. L’une des premières secte gnostique, les Pérates, virent également dans la figure du serpent le premier gnostique. Loin de l’image du tentateur diabolique dépeinte par la Bible, il est le premier détenteur de la connaissance. Le premier également à s’être révolté contre l’autoritarisme sadique du faux dieu.

Il a tenté de révéler à l’humanité sa véritable nature et tous durent en payer le prix. Selon Basilide le Dieu-premier, l’Être-suprême, réside au-delà de notre univers, dans ce qu’il appelle le «monde hyper-cosmique», monde au-delà du monde. C’est donc l’image d’une réalité découpée et séparée qui se prolonge ici. Cette séparation d’avec la source lumineuse et le travestissement créateur du faux dieu ont plusieurs conséquences désastreuses. L’Homme est sur cette terre un étranger, un apatride séparé de son ἀρχὴ (arkhè), c’est à dire son origine et, en même temps, son but, le lieu vers lequel il tend désespérément. C’est de cette idée que découle le style de vie marginal des Gnostiques. N’ayant aucun sentiment d’appartenance au monde, ils n’en ont pas plus pour les sociétés humaines. Ils ne trouvent, dans cet ici-bas éloigné de la source lumineuse, que noirceur, froideur et pesanteur. Une existence lourde et glaciale rendue encore plus lourde et glaciale par une nécessité bien particulière : le besoin de consommer pour se maintenir en vie.

Vie et mort, l’existence paradoxale.

Lorsque les Eons créèrent le premier homme, ils ne surent être à la hauteur de son intelligibilité archétypal. Ils prirent une image encore immature, ce qui revient, selon Jacques Lacarrière, à opérer un véritable avortement «sur une matière encore vierge, en pure gestation […] Ce qu’ils créèrent, ce ne fut pas un homme mais un fœtus encore inapte à vivre, un ver informe dont on se demande d’ailleurs pourquoi le vrai Dieu eut l’idée de le maintenir en vie». Et de préciser plus loin, «nous sommes tous des prématurés». L’humanité était alors esclave d’un faux Dieu violent. La violence s’exprime déjà dans sa venue au monde et il aura à l’affronter toute son existence dans une soumission, un esclavagisme, envers ce principe créateur. 

Par ailleurs, et c’est là encore une marque de sadisme, la vie forme un paradoxe encore plus violent. Pour se maintenir, pour durer, elle doit entraîner mort et destruction. Prenons l’exemple de la nutrition. Elle garantie la bonne santé et la vie de l’individu par la consommation. Consommer n’est autre que détruire, lacérer la matière pour s’en approprier la vitalité, la réduire à néant pour en tirer quelque force, puiser les nutriments nécessaires à la survie en vidant l’objet de son contenu propre, de son essence.

Toute consommation est donc porteuse de destruction, directe ou indirecte, visible ou non. En mangeant de la viande nous ne sommes pas forcément dans un rapport direct à l’animal tué. Pourtant se nourrir de viande implique nécessairement la mort. Ceci est un cas bien évident. Pourtant avons-nous conscience, citoyens du XXIème siècle des conséquences plus vastes, plus importantes de notre consommation générale. Un article du journal Les Echos évoquait, en 2019, la plainte déposée par International Rights Advocates contre Apple, Google, Dell et Tesla les accusant «d’avoir bénéficier en toute connaissance de cause du travail d’enfants dans les mines de cobalt en RDC, dont certains sont morts ou ont été mutilés dans des effondrements de tunnels ou de murs». Rappelons d’ailleurs qu’en République démocratique du Congo, comme dans d’autres pays, les enfants commencent à travailler dans les mines dès 3 ans, leur petite taille leur permettant d’accéder à des lieux plus exigus. Consommer un outil technologique, c’est tuer indirectement. C’est aussi détruire et façonner le monde. En RDC, le paysage a été dévasté par l’exploitation minière.

Cette consommation que les Gnostiques voyaient comme un maintien de la vie, nous l’avons poussé à son paroxysme dans une logique du mieux vivre, d’une amélioration tirant plus vers le confort que vers la nécessité. Pour Lacarrière, c’est cet appétit premier, ce désir nutritif qui a entraîné, par la suite, les autres désirs consuméristes, amenant également des moyens toujours plus ingénieux, plus performants pour répondre à ces attentes. La guerre, autre moyen de destruction, fait partie de cette logique de réponse aux besoins grandissants de nourriture, d’eau, d’espace, de richesse, etc. Ainsi «l’ordre du mal, qui est l’ordre inhérent à ce monde, s’affirme par la constante nécessité des dévorations et des destructions, nécessité si générale, si planétaire, qu’elle met sur un plan identique l’existence de la guerre et celle de la nutrition. Les guerres ne sont, dans cette perspective, qu’une façon inéluctable pour les communautés de se combattre pour se nourrir de l’adversaire.» Plus que l’adversaire, il s’agit d’une consommation qui ne peut mener l’homme qu’à sa perte parce que, ennemi de son espèce, il est aussi ennemi de son propre environnement, ennemi de sa propre survie.

Notre existence contingente est un paradoxe permanent où la survie est garantie par la destruction, la vie par la mort. Les Gnostiques seraient tentés d’excuser l’humanité qui n’est qu’à moitié responsable. Victime d’un créateur pervers, mais tout de même coupable par sa passivité. Mais l’homme peut être sauvé. L’imparfait n’est jamais le contraire absolu du parfait, il en est plutôt une image ternie, immature, incomplète. Par conséquent il reste quand même dans la nature humaine, une étincelle de bonté, une lueur venant du Vrai Dieu. 

Ne vous attendez pas à ce que de leur doctrine sorte miraculeusement la réponse à nos inquiétudes contemporaines. Si l’on peut pardonner à l’homme son ignorance, on ne peut lui pardonner son inaction alors même qu’il sait et on ne peut encore moins pardonner aux hommes qui ont entre leurs mains le pouvoir décisionnel nécessaire pour prévenir notre perte et qui pourtant, restent là, posés en consommateurs affamés, attendant bouche béante d’être continuellement approvisionnés. 

La Gnose esquisse toutefois une possibilité. Étymologiquement γνῶσις (gnosis) est extrêmement proche du terme γένεσις (genesis), que l’on retrouve dans «genèse», c’est à dire la création, mais, dans un sens plus large c’est la naissance. La Gnose se positionne volontairement dans une démarche d’engendrement, de mise au monde de l’individu et cela dans un sens véritablement littéral. Une mise au monde au sens où le Gnostique naît une seconde fois par la Gnose. Il n’appréhende plus son environnement comme une finalité, comme une fatalité, mais comme le lieu expérimental de son instruction pour faire germer cette part lumineuse qui persiste en lui malgré son imperfection chronique. En fait, le Gnostique cherche à atteindre la maturité avortée par l’intervention du faux dieu, il cherche à parfaire le projet de l’Être-suprême et à devenir un être pleinement accompli.

Le principal effet de cette maturité pourrait être, dans une attitude purement spéculative de notre part, d’apprendre à gérer ses désirs. Ne plus en être l’esclave. C’est aussi pour cette raison que les Gnostiques refusaient la vie en société, pour être le moins possible des consommateurs et donc des destructeurs. Certains décidaient même de ne pas avoir de descendance pour ne pas accentuer l’effet dévastateur de la vie. En fin de compte, le Gnostique est celui qui prend conscience de l’asservissement qui lui est réservé sur cette Terre. Esclavagisme d’un dieu pervers qui impose des lois irrationnelles et immorales, un asservissement vis à vis de lois naturelles tronquées où la condition de la vie est la mort. Domination sociale, domination des Hommes entre eux. Le Gnostique est donc celui qui cherche à sortir de la torpeur dans laquelle l’humanité entière est plongée, anesthésiée de plaisirs et de pseudo-besoins, inconsciente d’elle-même et de son environnement. Dans une telle idée la connaissance devient le réveil nécessaire qui ouvre les yeux sur le monde et bien au-delà.

Toutefois, dans une démarche qui nous semblerait plus réaliste et moins emprunte de croyances invérifiables, il faudrait sans doute conclure sur un fait éloquent, un constat alarmant, une question rhétorique sans appel : depuis quand avons-nous cessé de nous penser en tant qu’espèce pour nous figer dans des catégories raciales, sociales, économiques ? Il est peut-être temps de repenser notre unité (et non notre uniformité), comme le souhaitait déjà Simon le Mage il y a 2 000 ans, «Toi et Moi ne sommes qu’Un». Il s’agit donc de briser les catégories du Moi et du Toi, catégories arbitraires qui visent à séparer et discriminer. Et si se penser comme un tout, si penser que l’occidental vaut autant que l’oriental, que l’enfant congolais ne doit pas voir sa vie être arrachée à l’âge de trois ans comme nous ne saurions le supporter pour un Français du même âge, si nous arrêtions de relativiser le sort de notre planète comme si nous la regardions de loin, enfin si nous nous réveillions face à l’urgence, peut-être aurions-nous une chance.

IPhilo